|
Monsieur ChapeauSoulever le chapeau (ou le casque Adrian)... des poux, de la crasse, de la sueur, des larmes et du sang... allez-y, régalez-vous...
sueur qui pique les yeux... gaz moutarde qui brűle les poumons... sang qui poisse les vętements... peur qui tord les boyaux... mort qui tranche les veines...
http://20six.fr/msieurchapeau
Hébergé par 20six.fr
|
Impressions violettes (Réflexions)
Un ailleurs possible
Je vais sans doute continuer ce blog, car, le temps ayant fait son œuvre, j'ai fini par m'y attacher — à défaut d'y attacher des lecteurs. Mais voici toujours l'adresse où tout continuera peut-être.Tout simplement parce que je m'y sens un peu mieux, un peu plus chez moi, même si je ne le serai jamais tout à fait dans cette "blogosphère" instable et insatiable, incompréhensible, surtout. Je suis le soldat errant et boueux qui va tranchée boueuse en tranchée boueuse et de cantonnement misérable en cantonnement misérable, sans raison(s). J'ai apprecié 20six, mais son heure semble passée : place donc maintenant à http://unknownsoldier.canalblog.com Où rien ne changera vraiment, malheureusement pour vous, tout restera (ou presque) semblable et semblablement inintéressant. Tant pis, I keep following even if you don't care. May you continue the road with me, anyway (et plus nombreux, si possible). A bientôt, merci à ceux qui continueront ou qui commenceront, merci à ceux qui m'ont accompagné depuis les débuts de ces pages.
|
|
|
In paradisum ?
Janvier 2005, date précise indéterminée : Ce soir, j’ai mangé seul, avec Fauré et mes fantômes. Ecouter l’in paradisum, c’était tout à la fois les conjurer et les inviter. Le riz était pâle, figé et froid comme un cadavre recouvert de sang-tomate. Ou comme quelques vers nécrophages inanimés, de la couleur de ce qu’ils ingurgitent : cette froideur, ce néant. Cet in paradisum qui m’appelait sans que je le voie ; ou que je voyais sans accepter son invitation à être au moins vivant, même rongé par la mémoire. De ces soirs où toute la misère et la laideur du monde et de votre vie vous sautent au visage. De ces soirs, où l’on se tord les yeux et les lèvres en une intense, longue et prégnante grimace de dégoût. De ces soirs où tout est noir et froid. De ces soirs à fumer cigarette sur cigarette, sans envie, juste pour se tapisser l’intérieur de noir, et se faire mal aussi. De ces soirs où passer un pont prend des heures, parce que l’eau vous appelle et il faut s’arracher à sa contemplation, à la fascination qu’elle crée. Il est tard, il fait nuit et froid. Elle n’est qu’un masque, qu’une peau que l’on veut déchirer et pénétrer, avec ses matités et ses reflets. Et plonger et attendre sans se débattre. Et respirer l’ultime fois. Qui n’en est pas une. Qui est le baiser de la Mort. Se laisser emplir par le noir, le froid, la peur. Et mourir. Et les rejoindre. Et vous rejoindre. Eux ? Vous ? Qui ? Qui on veut, qui on hait, qui on aime, qui on est. Mais où ? In paradisum, peut-être. De ces soirs où l’on est comme un homme mort. Insensible et froid, incapable de penser à vous ou vous pensant trop au point de vous oublier, de vous sortir de moi comme une balle amie entrée dans ma peau. Ou alors je suis vide ou alors je suis tellement empli et empli de souffrance, d’une souffrance sans rémission et sans raison, que je ne ressens plus rien. Qu’un vide ou qu’un plein à apparence de vide. Plein à nouveau, de cette musique, qui submerge et rend un sourire perdu. Perdu parcequ’oublié et perdu parcequ’attiré ailleurs, comme un regard se perd sur un nuage ou sur un corps de femme. Ce requiem. Cet in paradisum qui reviendra, comme le soleil et la joie demain, après la couette relevée. Ce requiem. Ce repos. Ah. Reposer. Dans la terre. Y revenir et y rester. Se sentir partir. Sombrer avec délice dans l’extrême oubli. Oublier le monde et les autres. Mais rester dans leur mémoire jusqu’à ce qu’ils nous rejoignent, sans le savoir, de l’autre côté. S’il est un autre côté. S’y croire, en tout cas, et attendre avec plaisir. Comprendre le temps, le saisir et l’être. Le digérer et l’être. Rien. Que le tout. Le repos. Et cette musique. Je ferme les yeux, je souris et je m’endors. De l’autre côté de la fine ligne rouge.
|
|
|
Paysage
Un tableau. Au centre, un chemin de terre noire caillouté de blanc. Une ligne de fuite livide et sombre à la fois, vers le feu du lointain. Vers l’orage et ses tumultes furieux. Vers les grognements assourdis d’une bête affamée et qui, sans cesse gavée à l’excès, en redemande toujours. La route vers le néant et l’oubli. Un oubli noir et cru comme un gouffre d’éternelle agonie. Il se lèche les doigts et les babines d’avance des bons repas qui s’annoncent. Il a la splendeur d’un enterrement de première classe. Mais celui qu’il offre est au-delà — ou en-deçà — des classes admises. Il happe, déchire, dévore, digère et recrache. Des choses sans formes et sans vie qui étaient des hommes, et qui ne sont plus rien que des morceaux de viande, rien de plus. Seuls des nuances de beige, de gris ou de bleu indiquent l’origine de ces choses au nom perdu, la langue qui frappait leurs dents, le sang qui battait leurs tempes et leur gorge, les pensées qui traversaient ces têtes anonymes. Il les enterre et leur offre, après l’éternité de souffrance, l’éternité de la paix. Ils n’ont qu’à patienter : bientôt, dans un an, dix ans, cent ans, la guerre repartira et oubliera ce champ, cette rivière, ce coin de terre retournée et avilie où ils sont tombés, face contre ciel. La bête s’endormira avec, couchés en son giron macabre et maternel, les hommes qui dorment, disloqués d’avoir dit oui. Et germeront les graines de la paix et du repos : des fleurs au goût de sang, des blés qui fleurent la mort, des ronces à semblance de barbelés végétaux. Et la vie reviendra, malgré tout. Et sur ce chemin de terre, il ne passera plus de camion, de canons, de chevaux d’abattoir, d’hommes bouchers et viande à la fois. Ce chemin de terre noire caillouté de blanc ne mènera, ruban infini, fil rouge gorgé de haine, que vers le coron des enfants perdus et vers la vie qui leur sort du ventre, comme lorsqu’ils sont morts. Ils seront morts deux fois. Ce sera l’allée de leur cimetière sans fin, l’allée de l’hommage à l’inutilité, l’allée du désespoir enfin. A l’arrière-plan, des rougeoiements alternatifs, mais ininterrompus. Si l’un cesse, c’est qu’un autre l’a éteint. Si l’un cesse, c’est qu’un autre prend sa place. Puis disparaît à son tour… Et ainsi de suite. Ils ont des allures de fleurs qui éclosent à la nuit. Des fleurs vénéneuses et délétères qui mangent de la chair humaine à chaque repas. Mais qui le sait ? Qui le dit ? On ne fait que deviner. La guerre est une éternelle devinette, un inextricable et passionnant mystère. Une forêt vierge emplies de ces fleurs de mort et qu’il faut débroussailler pour y voir clair. Des corolles de méduses lumineuses s’en chargent. Elles gravissent l’air en un souffle, se disloquent et s’épanchent. Elles se répandent en gibbosités sur la terre qui pleure. Elles se mêlent aux fracas, aux odeurs, aux lueurs et pâlissent les faces contractées. Elles révèlent le champ, semé de ronces de fer, de souches métalliques, de viande rouge. Elles en expriment le suc, la brutalité latente et inhérente. Elles se confondent, s’emmêlent en une constellation confuse d’étoiles factices. Elles annoncent la mort parce qu’elles la révèlent et parce qu’elles révèlent la vie. Elles appellent de leurs vœux et l’espoir et la peur et la mort. L’espoir de survivre, la peur de mourir et la mort pour ceux d’en face. Et les fleurs rouges ouvrent leurs pétales de feu, aiguisent leurs pistils, essaiment leurs gamètes à tous vents. Elles ravitaillent la terre et la faucheuse en chair fraîche, qu’elles enfoncent dans les trous qu’elles préparent. Passons au reste du décor. A droite, les restes d’une batterie de canon de .75 étalent leurs tubulures noircies, en une vaste exhibition phallique et obscène. De cette batterie accablée, seul un canon subsiste : les trois autres, sexes arrachés, sont brisés, roues écartelées. L’un tente encore, ridiculement, de s’ériger vers le ciel ; un second s’extraie à grande peine d’un amas de terre marbré de chairs et de tissus blancs teinté de rouge ; le dernier s’est enfoncé, pitoyable, dans les profondeurs insondables d’un grand trou informe qui l’a avalé et dissous, et dresse sa verge d’acier comme un appel au secours. Le dernier est immobile, sage comme un chien qu’on a grondé. Il a la gueule dirigée vers les fleurs rougeoyantes du lointain. Il surveille, guette, sait que son heure viendra, lorsqu’on le nourrira, lorsque ses semblables reviendront à ses côtés, et qu’ils pourront de concert cracher sur l’horizon. Il attend, patient, veilleur vigilant qui reflète sur sa peau la lueur de l’orage et de la lune. A ses côtés, des hommes dorment, les yeux et le ventre grand ouverts d’avoir nourri le monstre. De l’autre côté du chemin, à gauche. Des hommes. Certains sont — ou ont été — bleus, d’autres beiges, les derniers gris. Eux aussi dorment, épuisés, par le combat. La mort les a déjà saisis, sans qu’ils s’en doutent, peut-être. Ils vont mourir. Certains se jurent le contraire, s’y accrochent désespérément, tiendront jusqu’à l’évidence. En réalité, ils ont beau lutter, ils sont déjà morts. Tous, ainsi mêlés dans le sommeil, l’épuisement et la souffrance, tous ne sont déjà plus des hommes — men, Männer —, ils ressemblent déjà à des cadavres. Si, dans la masse confuse, on pouvait distinguer les visages et les regards, on ne verrait que la peur et la marque de la faucheuse. Traits tirés, pâles malgré la crasse, les yeux exorbités, la peau contractée de mille rides. Mais ces hommes dorment, mélangés sans préjudices de couleur d’uniformes. Mille Purcell, mille Mendelssohn et mille Debussy s’endorment pêle-mêle, bercés par la mélodie des explosions. Mille Turner avides de brume, mille Monet assoiffés de couleurs et mille Klimt affamés de beauté s’endorment pêle-mêle, les yeux emplis d’horreur. Mille Stevenson n’auront pas de mots, mille Göthe resteront sans voix, mille Hugo n’abaisseront pas leur plume devant l’ampleur du spectacle. Et ils restent ainsi, à dormir, veillés par la guerre. Certains ne se réveilleront pas, d’autres devront ouvrir les yeux et repartir, la peur au ventre, parce qu’il n’y a pas le choix. Voilà le tableau que je vois.
|
|
|
La guerre a faim
Une avalanche. Ou un orage, une tempête monstrueuse. En tout cas quelque mécanique impalpable, dont on ne pouvait ni comprendre, ni arrêter le cours. Une grande marche ivre mais assoiffée sans satiété. L’Homme est un mouton et il obéit aux ordres : on lui dit d’aller à l’abattoir, il y va. Tout laissait présager la souffrance, mais pas son ampleur, ni la forme qu’elle choisirait finalement d’adopter pour se répandre sur le monde. Et pourtant, pourtant, c’était presque avec joie que tous étaient partis ; ou au moins avec résignation et volonté. On avait une revanche à prendre, que diable. Qu’on se souvienne. Une matinée de soleil et de vent, emportant au loin des odeurs de blé, de terre chaude et de sueur. Un grand souffle qui attend d’exister, qui se retient encore d’emporter les cris et les pleurs. Il n’est que de patienter et son heure viendra. Peu à peu, il s’affirme, s’enfle, prend forme et s’exhale, déversant la tempête sur la campagne écrasée et gavée de soleil. Les hommes et les femmes lèvent la tête des blés et arrêtent le mouvement de leurs faux. Un vaste mouvement qui recommencera sous peu, avec bien plus d’envergure encore. C’est le tocsin qui sonne au loin, par-delà les collines qui masquent le bourg, par-delà les bois qui cachent la bête à l’affût, par-delà la peur qui sommeille et attend son heure, elle aussi, par-delà toutes les haines bientôt ravivées. C’est la cloche qui appelle les hommes et leur chuchote dans l’oreille : « tu vas mourir ». Et ils hochent la tête et laissent les faux, ils montent sur les chariots avec les femmes et ils partent sur le chemin, vers la signature de la condamnation. La place grouille de monde, devant la mairie, et le maire se tient debout sur les marches, fier et rougeaud, enguirlandé des trois couleurs, entouré de deux gendarmes. A côté, un autre colle au mur une affiche blanche qui jure. Déjà, elle semble apporter le malheur au milieu de l’insouciance de l’été, un été que n’avait troublé que la mort de Jaurès, parfois avec des larmes. Et l’on s’attroupe et l’on s’assemble en troupeau, déjà. Et l’on attend et le maire parle et l’on écoute. Il s’enflamme, parle de gloire, d’honneur, de revanche, de patrie en danger : les mêmes mots que ceux de l’affiche. Il sue sous son chapeau. Et l’on comprend, un peu. On ne comprendra vraiment que bien plus tard, quand le fer et le feu rongeront les corps. Certains s’éloignent la tête basse, les autres, les jeunes, ceux qui vont partir, vont boire un coup au café avec les anciens. Même les femmes suivent, et tous se grisent déjà, avant même le premier verre. La guerre. Ce qu’on a pu parfois l’attendre et l’espérer. Ce qu’on est heureux de partir sur les routes de France et bientôt d’Allemagne. Ce qu’on est heureux de récupérer l’Alsace et la Lorraine. C’est comme si c’était déjà fait, ce n’est qu’une question de jours, à la limite de semaines. On abandonne les moissons ? On sera là pour les vendanges, ou au moins pour la Noël de l’église, avec les enfants qui feront la crèche et le père revenu qui sera Joseph. Que l’on était bon et bête, méchant et idiot, en ce jour d’été qui brûlait les poitrines, enflammait les esprits et desséchait les vieilles idées tapies au fond des êtres. Que l’on était fou, courageux et cruel tout à la fois, oublieux du passé, insouciant de l’avenir, savourant le présent qui offrirait toutes les libertés. Que l’on était ingénu, confit dans sa morale et ses hauteurs : que l’on nous embrigade, mais qu’au moins, on tue ! Que l’on nous prenne, mais qu’au moins on puisse être libre ! Il y avait dans les poitrines un souffle de bestialité délétère qui s’agitait convulsivement, qui n’attendait plus son heure, lui, qui grognait et griffait pour sortir, tout comme le sang qui battait les veines et faisaient moudre les cœurs, dans leur course infinie d’automate sans clef. Il y avait dans les têtes des lumières fratricides, des images de meurtre offert et gratuit, de licence débridée, où l’on oubliait déjà que ce n’était pas la civilisation contre la barbarie, mais l’Homme contre l’Homme, c’est-à-dire le Barbare contre le Barbare, des envies d’ailleurs, de découverte, d’aventure, des récits des colonies, des zouaves et des coloniaux, qui couraient dans l’imaginaire. Il y avait cette odeur de sainteté qui déjà fleurait le cadavre, la chair ouverte et les tripes répandues, cette gloriole d’héroïsme aux vieux relents passéistes, ce désir de mort reçue et donnée, qui emportait les femmes dans des enlacements-offrandes et, en retour, les hommes dans des étreintes-renoncement, où l’abnégation et le devoir s’exhibaient faussement. Il y avait ces cris et ces larmes de joie qui mouillaient les pommettes et rougissaient les yeux à l’excès, ces baisers infinis à l’inconnu qui passe, qui est le frère, le père, l’époux, ces roulements de tambours qui annonçaient le canon, le grondement des cuirassiers qui annonçait la charge vaine, les salves de fusils qui annonçait la fête, la grande fête de la mort : la foire, la ducasse (ou la chducasse), la kermesse… Il n’y a que le nom qui change. Et qu’est-ce qu’un nom ? Rien. Pas même un matricule qui vous identifie : la guerre vous change, et d’abord elle fait de vous un numéro. N’est-ce pas plus simple ainsi de s’y retrouver, entre les centaines de Günther, Eugène, James, Ernst, Jean, John, Friedrich, Pierre, William… ? Et c’est ainsi, le cœur empli de rêves de tuerie, les veines battues par l’alcool, la tête résonnante de mille chansons qu’ils partirent, les hommes d’août 1914. On retrouvait les voisins, les amis, les anciens de « la classe ». Et tournaient les bouteilles et tournaient les nouvelles, les noms des femmes criés comme ceux des villes d’Alsace que l’on reprendrait dans trois jours. Et l’on posait sac à terre, dans les wagons à bestiaux, et l’on se roulait dans les relents de sueur, d’urine et de vin, on s’enfouissait dans la paille en grognant de plaisir. Les perles salées couraient sur les peaux, emplissaient les yeux et les lèvres, asséchées de trop rire et hurler. Le vent de la vitesse, le ronron des trains qui emmènent leur fournée de condamnés vers l’abattoir qui les attend de pied ferme, bien décidé à tous les broyer dans ses mâchoires d’acier et de fournaise. La nuit qui ferme ses yeux sur eux, la lune qui se masque dans l’écharpe nacrée des nuages. Et le vent, et les cris, et les rires et les chants. Et le vent, et les cris, et les pleurs, et les plaintes.
|
|
|
Trop longtemps
Trop longtemps. Oui, trop longtemps que cela dure. Il est temps maintenant de s’y remettre, de s’y replonger en quelque sorte. A croire que j’avais vidé le stock, épuisé les ressources de cette douleur. A croire que les cimetières infinis ont bel et bien eu raison de ma peine, qu’ils l’ont finalement enterrée. A croire que depuis, je ne pouvais plus ressentir, et encore moins écrire. A croire que c’avait été « trop », qu’il ne me restait plus rien à vivre, à souffrir de cette plaie. A croire aussi que l’écrasement avait été tellement intense que j’étais et suis toujours incapable de l’exprimer. A croire que je ne peux désormais aller plus loin et connaître plus fort. A croire que l’oublie gagne toutes choses, même les plus brûlantes, qu’il les éteint petit à petit ou d’un coup d’un seul, par excès. A croire que j’avais comme oublié la douleur, à force de la combler dans tous ses abus. A croire que j’étais passé au-delà de tout : du ressenti, de la peine — des maux —, des mots. Il est plus que temps maintenant. Je n’ai rien fait, rien écrit depuis trois mois. Trois mois de vide et d’inconséquence. Ecrire pour écrire ou s’efforcer à toute peine de raconter malgré l’inanité de la démarche ? Nous verrons.
|
|
|
Képi
Petit Robert : Képi : nom masc. 1809-d'origine all. de Käppi, diminutif de Kappe : bonnet. Coiffure militaire souple ou rigide, à fond plat et surélevé, munie d'une visière sur le devant.
1914-1918 : Callot bleu et rouge, bien voyant que les gars d'août 1914 à février 1915 porteront bien en évidence, vissé sur le sommet du crâne. Aussi cible pour les tireurs allemands. Perpétuation idiote d'un passé militaire débile et gentilhomme.
Soulever le képi : du cheveu court, pour éviter les poux. De la crasse, un peu, de la sueur, beaucoup. Des pellicules pour certains. Des calvities, aussi. Avec un peu de bol (comme la coupe), en ramassant un képi par terre, peut-être tomberez-vous sur une balle teutonne et du sang... ou du pourri, comme un fruit vert, mais bouffé avant l'heure.
|
|
|
Monument aux morts de Prissé (71)
Il est devant l'église du village. Je l'ai vu dans la nuit, érigé, comme un grand sexe de mutilé, à contre-vent, à contre-feu et contre-jour de la maison de Dieu. J'ose croire qu'ils ne sont pas morts pour Lui. A la limite, ce serait pire que leur mort, la vraie : celle qu'ils ont reçu pour rien. Parce qu'en mourant pour Lui, ils se seraient trompé de mort. Peut-être qu'elle aura été plus douce et plus sereine, plus rassurante, même, mais ça n'aurait été qu'une arnaque de plus. Je m'approche de l'être froid et calme. Une barrière de fer noire, basse. Des fleurs. Des noms, face à moi. Des photos sur le côté. (Je vais commencer par noter tous les noms d'ailleurs, sur tous les monuments que je croiserais sur ma route vers une vérité qui m'est essentielle.) J'avais des verres dans le nez, c'est vrai, et ta main dans la mienne. Je me suis écroulé, d'un coup, à genoux, à poigner des graviers blancs, qui rentraient dans mes paumes, et laissaient une poussière blanche comme la craie d'Argonne. Quand ça n'était pas du sang. Une heure à me balancer d'avant en arrière en pleurant, comme je ne l'avais pas fait depuis très longtemps, trop peut-être. J'ai pleuré sur l'inutilité de leur mort. J'ai pleuré sur leur âge, des gars de 17 à 40 ans. A ma place, précisément, dans ce petit village de Bourgogne, ils étaient nés, ils avaient grandi, embrassé, fumé la première pipe ou cigarette, pris le premier baiser, fait l'amour pour la première fois, pris des cuites, rit, pleuré, travaillé. Et ils méritaient, comme tous, de continuer cette vie. Ou plutôt, ils ne méritaient pas de la perdre. J'ai demandé (mais à qui ?) pourquoi ç'avait été eux et pas moi ? J'ai même hurlé qu'on me prenne à la place d'un des leurs. Je ne voulais plus vivre. J'avais honte. De vivre sur eux, grâce à eux. Et j'étais seul, tu ne savais pas quoi dire ni quoi faire. Seul, je le suis toujours, j'ai l'impression de mener un combat perdu d'avance contre l'oubli de notre société qui ne sait plus ce qu'elle doit aux poilus de 14. Je ne veux pas que ce soit de l'Histoire : je veux que cela reste des histoires, des vies. Je ne voulais plus vivre. Après, ravalant un peu mes sanglots, je suis rentré dans cette maison, ce gîte d'un soir, et j'ai fait sombrer duex jeunes filles aux yeux déjà bien embués. Elles ont plongé avec moi dans les abîmes de la douleur passée. Elles m'ont remercié de leur avoir permis de pleurer sur "eux", m'ont félicité de me souvenir. Elles m'ont aidé, ce soir-là . Merci à elles. Elles ont des noms plausibles, pour des jeunes femmes de 14 : Fanny et Emilie, dite Micheline. Cette soirée a été le symbole de ma douleur et de mon combat et un summum, pour le moment. Chaque monument me fait frissonner et monter les larmes aux yeux. Que sera-ce lorsque je retournerais à Verdun, aux Eparges, aux Hurlus, à Ypres, au Chemin des Dames, à Vallois ? La simple vue de la photo de la tombe de mon "presqu'arrière-grand-père" m'a déclenché une crise. Une de plus.
A suivre...
|
|
|
Lyon, le 9 mai 2005
Elle me ronge, mais me nourrit aussi. Elle me ravage, elle me violente, elle me déchire, me tue et m’arrache. Ce sont des larmes, des sanglots étouffés, du sang ourlé d’écume, de la sueur puante de peur, de la merde et de la pisse qu’on fait sur soi, des cadavres qu’on a dans le nez. C’est du passé trop présent pour moi et qui voudrait l’être encore davantage. J’ai encore pleuré : j’ai lu Johnny got his Gun, de Dalton Trumbo. Il y en a marre, il faut que l’exorcisme fonctionne, que je me débarrasse de cette douleur qui me fait tant de bien. Cette éternelle et tenace impression d’y avoir été, d’y avoir passé ma vie et ma mort. J’aurais l’âge d’y aller et d’y rester à tout jamais bouche ouverte, yeux vides, membres brisés, cou tordu et tripes à l’air. J’aurais l’âge de sentir la poudre, la mort, la terre, la peur. D’entendre les départs et les impacts, le halètement mortel de la mitrailleuse et l’étouffement du crapouillot et le roulement du .75. J’aurais l’âge de voir un pantalon garance, reste incongru d’un été oublié, accroché au barbelé et la carcasse d’un cheval avec son cavalier sur un arbre et un avion planté comme un oiseau cassé dans la terre détrempée et un bras se lever sur une dernier râle et une tête s’envolée sur une dernière balle. J’aurais l’âge de vous prendre la main, de vous dire que moi, je sais qu’un jour ça va se terminer, je peux même vous dire la date, je la connais. On va entendre le clairon et on chantera la Marseillaise parce qu’on sera aussi cons qu’en août 14, même si on aura eu peur et mal entretemps, et on sera heureux parce qu’on nous fera croire qu’on aura gagné. Et on oubliera le copain, le pauvre gars qu’est mort à 10h45 le 11 novembre 1918, un quart d’heure avant le cessez-le-feu. Toutes les morts de cette guerre ont été stupides, ridicules, inutiles et vaines - oui, les quatres à la fois -, mais celle-là atteint un sommet d’ironie morbide. On finira notre quart et puis on se rentrera, puis ce sera plus pareil, on sera plus chez soi, vous verrez. Mais on en reviendra, si c’est possible. Au moins au sens propre. Allez, les gars. Tenez bon !
|
|
|
Voici le visage soit de mon ex-futur arrière-grand-père, soit de son frère, mon arrière-grand-père donc... SI vous avez lu l'intro de "Se souvenir de l'horreur" sur ce blog, voilà qui vous aidera peut-être.


Ils avaient 21 et 24 ans. Ils portaient la moustache, faisaient 1m55, fumaient la pipe et rêvaient de monter à la capitale, sans doute... Ils sont semblables à des millions d'Européens de 1914, et ils font partie de ceux qui "y sont allés" et qui, jamais, n'en sont revenus (au propre comme au figuré)...
|
|
|
11 Novembre
Est-ce qu'un(e) seul(e) d'entre vous se souvient encore de ce que ce jour signifie. Non pas, à mon sens, la victoire de la France ou la défaite de l'Allemagne, mais bien la fin de la Barbarie. Avez-vous pensé, le 11 novembre ou un autre jour, autrement qu'en me lisant (si vous m'avez lu), à ces hommes ? Avez-vous déjà eu les jambes flageollantes, le front moite, la gorge et les intestins noués, les larmes aux yeux, simplement parce que vous pensez à eux, parce que vous tenez entre vos mains une photo délavée, parce que vous écrivez, parce que vous vivez ? Avez-vous pensé à leurs pantalons garances mangés à la mitrailleuse ? Aux odeurs de foin et de blé chaud gâté de sang ? A la tripaille mêlée de cervelle qui se confond, noirâtre, avec une boue putrescente ? Avez-vous pensé à l'Homme qui est mort le 11 Novembre 1918, cet Homme qui croyait au progrès et à la science, qui leur faisait confiance ? Avez-vous pensé à cet homme qui est mort le 11 novembre 1918 à 10h45, un quart d'heure avant l'application de l'armistice signé à 5 heures à Rethondes, en forêt de Compiègnes ? Avez-vous pensé à cette poupée tombée d'une poche ? Avez-vous pensé à l'absurdité de ces morts ? Avez-vous compris que vous vivez, au propre comme au figuré, sur elles, sur eux ?
Regardez-vous en face, maintenant... et répondez.
|
|
|
[page précédente]
|