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Monsieur ChapeauSoulever le chapeau (ou le casque Adrian)... des poux, de la crasse, de la sueur, des larmes et du sang... allez-y, régalez-vous...
sueur qui pique les yeux... gaz moutarde qui brûle les poumons... sang qui poisse les vêtements... peur qui tord les boyaux... mort qui tranche les veines...
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La guerre a faim
Une avalanche. Ou un orage, une tempête monstrueuse. En tout cas quelque mécanique impalpable, dont on ne pouvait ni comprendre, ni arrêter le cours. Une grande marche ivre mais assoiffée sans satiété. L’Homme est un mouton et il obéit aux ordres : on lui dit d’aller à l’abattoir, il y va. Tout laissait présager la souffrance, mais pas son ampleur, ni la forme qu’elle choisirait finalement d’adopter pour se répandre sur le monde. Et pourtant, pourtant, c’était presque avec joie que tous étaient partis ; ou au moins avec résignation et volonté. On avait une revanche à prendre, que diable. Qu’on se souvienne. Une matinée de soleil et de vent, emportant au loin des odeurs de blé, de terre chaude et de sueur. Un grand souffle qui attend d’exister, qui se retient encore d’emporter les cris et les pleurs. Il n’est que de patienter et son heure viendra. Peu à peu, il s’affirme, s’enfle, prend forme et s’exhale, déversant la tempête sur la campagne écrasée et gavée de soleil. Les hommes et les femmes lèvent la tête des blés et arrêtent le mouvement de leurs faux. Un vaste mouvement qui recommencera sous peu, avec bien plus d’envergure encore. C’est le tocsin qui sonne au loin, par-delà les collines qui masquent le bourg, par-delà les bois qui cachent la bête à l’affût, par-delà la peur qui sommeille et attend son heure, elle aussi, par-delà toutes les haines bientôt ravivées. C’est la cloche qui appelle les hommes et leur chuchote dans l’oreille : « tu vas mourir ». Et ils hochent la tête et laissent les faux, ils montent sur les chariots avec les femmes et ils partent sur le chemin, vers la signature de la condamnation. La place grouille de monde, devant la mairie, et le maire se tient debout sur les marches, fier et rougeaud, enguirlandé des trois couleurs, entouré de deux gendarmes. A côté, un autre colle au mur une affiche blanche qui jure. Déjà, elle semble apporter le malheur au milieu de l’insouciance de l’été, un été que n’avait troublé que la mort de Jaurès, parfois avec des larmes. Et l’on s’attroupe et l’on s’assemble en troupeau, déjà. Et l’on attend et le maire parle et l’on écoute. Il s’enflamme, parle de gloire, d’honneur, de revanche, de patrie en danger : les mêmes mots que ceux de l’affiche. Il sue sous son chapeau. Et l’on comprend, un peu. On ne comprendra vraiment que bien plus tard, quand le fer et le feu rongeront les corps. Certains s’éloignent la tête basse, les autres, les jeunes, ceux qui vont partir, vont boire un coup au café avec les anciens. Même les femmes suivent, et tous se grisent déjà, avant même le premier verre. La guerre. Ce qu’on a pu parfois l’attendre et l’espérer. Ce qu’on est heureux de partir sur les routes de France et bientôt d’Allemagne. Ce qu’on est heureux de récupérer l’Alsace et la Lorraine. C’est comme si c’était déjà fait, ce n’est qu’une question de jours, à la limite de semaines. On abandonne les moissons ? On sera là pour les vendanges, ou au moins pour la Noël de l’église, avec les enfants qui feront la crèche et le père revenu qui sera Joseph. Que l’on était bon et bête, méchant et idiot, en ce jour d’été qui brûlait les poitrines, enflammait les esprits et desséchait les vieilles idées tapies au fond des êtres. Que l’on était fou, courageux et cruel tout à la fois, oublieux du passé, insouciant de l’avenir, savourant le présent qui offrirait toutes les libertés. Que l’on était ingénu, confit dans sa morale et ses hauteurs : que l’on nous embrigade, mais qu’au moins, on tue ! Que l’on nous prenne, mais qu’au moins on puisse être libre ! Il y avait dans les poitrines un souffle de bestialité délétère qui s’agitait convulsivement, qui n’attendait plus son heure, lui, qui grognait et griffait pour sortir, tout comme le sang qui battait les veines et faisaient moudre les cœurs, dans leur course infinie d’automate sans clef. Il y avait dans les têtes des lumières fratricides, des images de meurtre offert et gratuit, de licence débridée, où l’on oubliait déjà que ce n’était pas la civilisation contre la barbarie, mais l’Homme contre l’Homme, c’est-à-dire le Barbare contre le Barbare, des envies d’ailleurs, de découverte, d’aventure, des récits des colonies, des zouaves et des coloniaux, qui couraient dans l’imaginaire. Il y avait cette odeur de sainteté qui déjà fleurait le cadavre, la chair ouverte et les tripes répandues, cette gloriole d’héroïsme aux vieux relents passéistes, ce désir de mort reçue et donnée, qui emportait les femmes dans des enlacements-offrandes et, en retour, les hommes dans des étreintes-renoncement, où l’abnégation et le devoir s’exhibaient faussement. Il y avait ces cris et ces larmes de joie qui mouillaient les pommettes et rougissaient les yeux à l’excès, ces baisers infinis à l’inconnu qui passe, qui est le frère, le père, l’époux, ces roulements de tambours qui annonçaient le canon, le grondement des cuirassiers qui annonçait la charge vaine, les salves de fusils qui annonçait la fête, la grande fête de la mort : la foire, la ducasse (ou la chducasse), la kermesse… Il n’y a que le nom qui change. Et qu’est-ce qu’un nom ? Rien. Pas même un matricule qui vous identifie : la guerre vous change, et d’abord elle fait de vous un numéro. N’est-ce pas plus simple ainsi de s’y retrouver, entre les centaines de Günther, Eugène, James, Ernst, Jean, John, Friedrich, Pierre, William… ? Et c’est ainsi, le cœur empli de rêves de tuerie, les veines battues par l’alcool, la tête résonnante de mille chansons qu’ils partirent, les hommes d’août 1914. On retrouvait les voisins, les amis, les anciens de « la classe ». Et tournaient les bouteilles et tournaient les nouvelles, les noms des femmes criés comme ceux des villes d’Alsace que l’on reprendrait dans trois jours. Et l’on posait sac à terre, dans les wagons à bestiaux, et l’on se roulait dans les relents de sueur, d’urine et de vin, on s’enfouissait dans la paille en grognant de plaisir. Les perles salées couraient sur les peaux, emplissaient les yeux et les lèvres, asséchées de trop rire et hurler. Le vent de la vitesse, le ronron des trains qui emmènent leur fournée de condamnés vers l’abattoir qui les attend de pied ferme, bien décidé à tous les broyer dans ses mâchoires d’acier et de fournaise. La nuit qui ferme ses yeux sur eux, la lune qui se masque dans l’écharpe nacrée des nuages. Et le vent, et les cris, et les rires et les chants. Et le vent, et les cris, et les pleurs, et les plaintes.
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Sans titre
Nothing more than words. I've a january sky in the head. I said it a thousand times already... let me repeat it just for the pleasure... for the sound and the music of words... the things they whisper in your ear like the wind blowing in unknown trees, elsewhere... What to say ? Nothing... you just have to be leftside to me, your hand on my breast and mine on your lips... you have to be there... where I end and you begin... I feel like a sardin packt in a crush tin box... where you left me alone... I want to put everything in its right place... to taste your neck and caress your throat... feel like a paranoid homesick alien in the londonian tube, where we all lost one day and for ever... I want to free my knives out from your veins and mines... Sit down and stand up, I'm a paranoid android whithout desires, wishes and lusts... Be my sin... I miss you... Seems to be an excellent exit music (for a film, o'course)... Kiss me, leave me, love me, go away, come back and kill me...
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Poussière d'étoiles
Il les observe, l’homme. Oh oui, ce qu’il peut les observer, tout le temps, la nuit, le jour même, s’il pouvait. Il les guette, les attend et sourit. Quand il les voit, il sourit et les fixe, des heures, des fois qu’il s’en détache une et qu’elle lui tombe entre les mains. Ses mains de soudeur à Aubervilliers. Mais ce n’était pas l’auber qui lui faisait craquer les poches, même à l’époque. C’était de la poussière de là-haut. Du ciel. Rien que ça, à toucher, à enfoncer les doigts, à caresser sans cesse, c’était une joie à nulle autre pareille. Fumer gâchait la vue et masquait les odeurs, manger faisait baisser le nez et boire tourner la tête. Il écrivait des lettres tous les jours, cependant, mais il les envoyait par-dessus le parapet, le plus haut possible. Il les lançait de toutes ses forces. S’il avait osé, il serait retourné les chercher, tous les jours, pour recommencer et recommencer et recommencer. Les autres autour, au début, avaient essayé de comprendre ou de le ramener vers eux, sur terre ou plutôt sous terre. Mais ils avaient abandonné depuis belle lurette devant ses refus calmes et doux, les yeux brillants et le sourire compatissant. Ils ne comprenaient pas, il s’en fichait, il était bien, tout seul, sur son rocher de solitude au milieu de l’océan des autres. Et il était toujours là, depuis les premiers jours, et il était certain de voir les derniers, et autour de lui, on commençait à le penser. Il courait le nez en l’air, ailleurs, et trébuchait toujours au bon moment, devant la rafale qui fauche et l’obus qui disperse. A son insu, il a tour à tour été sujet d’intérêt, de moquerie, de compassion, d’incompréhension, d’admiration et maintenant, il émanait de lui une odeur de chance : qui le suivait reverrait le printemps et tâterait des femmes. Ce qu’il peut les observer, l’homme. C’est qu’il les aime. Elles ont toujours été là pour lui, depuis qu’il est là pour elles. Elles semblent veiller sur lui, sentinelles célestes sans guérite. De leurs doux yeux, que lui seul trouve blonds et chauds, comme un soupir dans l’oreille, un rayon de matin sur la joue ou une caresse sur les lèvres, elles veillent, observent et gardent, vigilantes. Lui, en échange, les prévient quand le ciel se déchire de fer et de feu et qu’il ne faut pas qu’elles se montrent, sauf un peu, pour lui garder l’espoir. Ils s’aiment, tous ensemble. La journée, il les prie et les espère de toutes ses forces, de tout son cœur. Ses compagnes de nuit. Jamais il ne s’enterre, toujours il est dehors, même quand ce n’est pas son tour. Les autres s’étaient inquiétés au début, mais il s’endormait tout de même partout, sourire aux lèvres, et il n’était jamais malade. Un idiot s’était risqué à son régime : pneumonie ; un autre, indiscret : une balle dans la tête. Ca l’aurait presque fait sourire, l’homme, s’il s’était rendu compte de quoi que ce soit. Elles ne sont plus là, ce soir. Elles ont disparu, mais il attend, planté tout contre le parados, l’oreille attentive à leurs souffles. Il sait qu’elles reviendront. La nuit est calme et respire. Il ne sent pas le froid qui découpe toute chose. Il n’est empli que d’attente et d’espoir. Un homme passe, il ne le reconnaît pas : “Qui t’es, toi ? Qu’est-ce tu fous là, comme un couillon ? T’es panouille ou quoi, à te g’ler l’fion par c’temps pourri ? Non mais, t’vas répondre, l’enflé ?” Il secoue l’homme, vaguement énervé qu’il ne lui réponde pas : “Merde...” Le rêveur : les poches pleines de sable, la tête argentée d’étoiles, les yeux glacés de comètes, le corps gelé d’astres, la bouche souriant aux météores, aussi fugaces et beaux que cet homme sur cette terre. Qu’elles le veillent maintenant : elles ont l’éternité ou presque. Comme lui.
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Trop longtemps
Trop longtemps. Oui, trop longtemps que cela dure. Il est temps maintenant de s’y remettre, de s’y replonger en quelque sorte. A croire que j’avais vidé le stock, épuisé les ressources de cette douleur. A croire que les cimetières infinis ont bel et bien eu raison de ma peine, qu’ils l’ont finalement enterrée. A croire que depuis, je ne pouvais plus ressentir, et encore moins écrire. A croire que c’avait été « trop », qu’il ne me restait plus rien à vivre, à souffrir de cette plaie. A croire aussi que l’écrasement avait été tellement intense que j’étais et suis toujours incapable de l’exprimer. A croire que je ne peux désormais aller plus loin et connaître plus fort. A croire que l’oublie gagne toutes choses, même les plus brûlantes, qu’il les éteint petit à petit ou d’un coup d’un seul, par excès. A croire que j’avais comme oublié la douleur, à force de la combler dans tous ses abus. A croire que j’étais passé au-delà de tout : du ressenti, de la peine — des maux —, des mots. Il est plus que temps maintenant. Je n’ai rien fait, rien écrit depuis trois mois. Trois mois de vide et d’inconséquence. Ecrire pour écrire ou s’efforcer à toute peine de raconter malgré l’inanité de la démarche ? Nous verrons.
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"Et tu te retrouves le cul collé sur un pavé avec un sacré cœur gros comme toi"...
J'ai un ciel de Paris en janvier qui me pleure dans la tête. Et les
yeux qui brûlent de sommeil oublié à trop s'aimer. J'ai des doigts qui
cherchent et ne trouvent pas. J'ai un vide qui m'emplit comme l'eau
noire dans les poumons des noyés. J'ai mal au dos de vous porter depuis
tant d'années dans ce silence obstiné qui me dévore jour après jour
sans dire son nom. Et pour quoi, tout ça, pourquoi ? Pour un bout de
rien sur l'étal du hasard, pour un bout de vie sur l'étal de nos
histoires, pour une bouchée d'envie au coin de la rue de l'Oubli. Ca
m'avance à quoi, cette plainte insane, à part remuer le couteau dans
une pluie suppurante depuis trop longtemps ? Ca m'avance à quoi de vous
penser et de vous voir à m'en arracher les ongles et de me dire que je
vous perds et que je suis seul sans vous, que vous me manquez, que
jamais je n'ai voulu ça, que toujours je me suis battu contre ça,
contre vous, contre votre égocentrisme qui vire à l'égoïsme, contre
votre aveuglement, votre je-m'en-foutisme, votre vision d'une relation
à sens unique. NON ! L'amitié, ça fonctionne par aller et retour, par
réciprocité et pied d'égalité. Je tente toujours de vous comprendre :
il y a bien longtemps que vous avez cessé de vous interroger sur mes
douleurs. Elles vous semblent, sans doute, par trop factices et
surjouées : croyez ce que vous voulez. Mais revenez, et vite, sinon je
ne donne pas long feu à notre amour. Et les mots que vous n'osez pas
dire, je les prononcerai bien haut : "c'est fini... tant pis".
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Etoiles 2
Que vous êtes pâles ce soir mes amies Je ne vous reconnais pas dans cette nuit Qui fait craquer les pierres et geler la guerre Quelle est cette pâleur qui mange à peine Les ombres des peurs ensevelies Dans les tombes de craie qui sourient Sans dents au ciel d’où vient la mort Qui crie mais ne prévient pas alors Je lève les yeux je cherche des cieux Que vous êtes pâle ce soir mon amie Moi qui le veut votre visage me fuit Vous cachez-vous de moi Quel est ce sourire que je ne vois plus A qui souriez-vous ainsi ou à quoi Est-ce à un autre qui aurait froid Où sont votre regard et vos cheveux De glace de feu d’étoiles et de comètes Vous la plus belle des planètes Quel est cette douleur en moi répandue Est-ce votre absence ou un cœur qui ne bat plus Est-ce la mort qui me saisit Qu’elle vienne j’emplirais mes poumons D’air lunaire pour la dernière fois Et mes yeux reflèteront ma foi Et mes lèvres auront pour dernier mot Je vous aime je t’aime je vous aime Les étoiles et la lune et la lune que j’aime Donnez-moi la mort à défaut de l’amour Il n’est que de souffler pour que je bleuisse Il n’est que d’oublier pour que je m’avilisse Quel est cette froideur et cette glace Est-ce la mer de vos yeux et l’amer De vos larmes qui amènent l’hiver Dans mes veines d’enfant stellaire Un sang froid me couvre d’un suaire A nul autre pareil et qui me gèle A trop vous admirer je me suis découvert Et le retour sur terre direction la guerre Un éclat dans le cœur est-ce un pleur De vos célestes yeux mange-moi hiver Si c’est toi qui l’envoies
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Etoiles
Etoiles glacées qui voyez ce monde Et jouissez sans honte de vivre à l’abri Vous semblez si distantes et si loin des bombes Anciennes vies stellaires, de matière vieux débris Vous nous ressemblez tant, nous les hommes qui mourons Vieillies avant d’être vieilles, éclatées en morceaux De poussières impalpables sur nos ternes peaux Vous nous tuez de fusées et nous vous aimons Il n’est nulle comète qui ne nous évoque Quelque obus percutant ou bien fusant Qui tombent parmi nous, grises loques Et nous perforent et nous dispersent, sanglants Vous chutez chaque jour parmi nous, Mais vous êtes bien assez dans le ciel d’hiver Cet hiver comme vous, pâle et froid, comme la guerre Vous serez toujours et nous ne serons plus que trous Vous brillez, nous mourons de votre lumière Vous percez nos os et en sucez la moelle Quelle obscure clarté épandue sur la terre Qui nous couvre et nous glace et nous gèle Mourez donc, nous mourrons les premiers Nul besoin d’insister, vous nous cédez le pas Et dans nos terriers d’eau aux lits truffés de rats Nul besoin d’insister, nous sommes les derniers Et vous resterez là A bien nous regarder Nous les cadavres froids De la guerre en janvier
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Et ils fouillent la terre...
Et ils fouillent la terre, les petits soldats Et ils murmurent des chansons de combat Des éclats de vie comme des éclats de verre Brillants encore des lumières d’hier Ils pleurent un passé qu’ils ne reverront plus Les fleurs des saisons qu’ils ne vivront plus Et ils fouillent la terre, les petits soldats Et ne songent plus à ceux qui ne sont plus là Tous ces morts, ces absents qu’ils laissent derrière eux Anonymes et sanglants, comme ils seront sous peu Ils pleurent les femmes qu’ils n’aimeront plus Et les goût des lèvres qu’ils ne mordront plus Et ils fouillent la terre, les petits soldats Et s’y enterrent, un peu contre le froid Beaucoup parce que le déluge de fer Donne à leurs ombres des allures d’enfer Ils pleurent les cigarettes qu’ils ne fumeront plus Et l’odeur du tabac qu’ils ne sentiront plus Et ils fouillent la terre, les petits soldats Et y vivent et y meurent sans savoir pourquoi Et le feu les guette, bondit et les saisit Et les rejette, pantins démembrés et sans vie Ils pleurent les larmes qui ne couleront plus Et un air et un sang qui ne battront plus Et ils meurent, les petits soldats Et ils meurent pour toi
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réveil
Ce matin, le réveil. Ouvrir un œil et te voir, te sentir à côté de moi, contre moi. Refermer les yeux, respirer et savourer. Lutter pour rester éveillé, pendant ces cinq minutes de flottement qui semblent durer le temps d'un battement de cœur. Et puis bailler, s'asseoir, se frotter les yeux et te regarder. Et se pincer le cœur pour être sûr que c'est bien toi, ici, maintenant, avec moi. Et c'est bien toi, ici, maintenant, avec moi, alors je souris. Et caresser ta joue, mettre une mèche derrière ton oreille et te couvir le visage de petits baisers, que tu souries-dormes et respires tout doucement. S'arracher à toi en remontant la couette sur ton épaule nue, sur tes pieds. Et puis ne pas réussir à te quitter et rester planté à te regarder, encore et encore. Et encore et encore. J'avais oublié les petits bonheurs comme celui-là. Je m'en vais, je reviens. Tu fumes assise et nue dans mon (notre) lit, tu as mis de la musique (Mozart, Requiem) et tu attends que je reviennes, tu ne dis rien et tu me souris et je prends mon petit-déjeuner : il a le goût de tes lèvres. Et je m'en vais, parce qu'il le faut, parce que c'est ainsi. A ce soir, mon cœur.
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L'obus
L’OBUS
Je cours, je cours, je cours. Il est beau, le ciel, avec les oiseaux dedans, qui font de la fumée blanche et noire, avec des grands cris et des grands bruits qui font mal aux oreilles qui sifflent douloureusement dans le vent, et les insectes d’acier qui attaquent la peau et y rentrent, remplis de haine. Je cours, je cours, je cours. Tac tac tac, c’est caché, ça mange les gens autour de moi qui tombent après avoir couru en criant avec des pantalons rouges et des capotes bleues et des képis bleus et des fusils dans les mains pour tirer sur les autres gens d’en face qu’on ne voit pas et des jambes qui tricotent, qui tricotent, qui tricotent, des musettes qui battent des cuisses et des baïonnettes qui luisent et des sacs qui cassent le dos avec des courroies qui scient les épaules. Et moi, je suis pareil et je cours, je cours, je cours. Il y a aussi des gros morceaux de ciel qui s’enfoncent dans la terre qui se fracasse et explose vers le haut dans une gerbe de terre noire qui couvre et recouvre et souffle et les envoie ailleurs disloqués comme des pantins, les gens qui courent. Comme moi, moi, je cours, je cours, je cours. Elle a mal, la terre, elle hurle et elle se lance vers le soleil joli et jaune et chaud au-dessus qui éclaire et regarde tout ça et se dit que les gens sont fous et bêtes et qu’il est bien là-haut, qu’il a chaud et que les nuages ne l’embêtent pas, comme quand ils viennent lui tenir compagnie gentiment, mais qu’ils l’exaspèrent parce qu’ils l’empêchent de voir le monde en dessous de lui qui est bien intéressant, surtout quand il s’agite comme ça, avec du bruit, de la lumière et tout. Et moi, je cours, je cours, je cours. Et parfois, je me couche sur le sol, derrière des meules de foin qui sentent bon l’été et les moissons et le travail bien fait avec le rire du vin dans la gorge des femmes, des fois aussi, je me couche derrière des arbustes qui piquent avec des fruits rouges et je me dis qu’ils ne sont pas rouges normalement, mais qu’il y a du sang dessus des gens qui meurent autour de moi, alors j’évite de me mettre derrière ces arbustes parce qu’ils me font mal aux mains et au cœur, des fois aussi, je me couche dans des trous d’obus qui sont mouillés de terre et d’eau et de sueur et de larmes et de sang et je me cache dedans avec le nez tout contre en attendant de repartir, et c’est sûr, parce que le lieutenant a dit qu’on obus ne tombait jamais, oui, jamais, non, jamais, deux fois au même endroit, dans le même trou d’obus, sur le même coin de terre, sur les mêmes gens qui crient en silence, la bouche ouverte sur le vide, et des fois, je ne peux pas faire autrement, je me couche dans les blés la tête entre les jambes de l’homme de devant et la tête de l’homme de derrière entre mes jambes à moi qui tremblent parce qu’elles ont peur, comme moi, après tout, ce sont mes jambes, et ce n’est pas parce que j’ai froid, je sais qu’il fait chaud, parce que j’ai chaud, et je reste comme ça couché sur le ventre avec les gens, avec les sacs sur le dos qui nous protègent le dos des gros insectes qui nous cherchent sans arrêt pour boire notre sang, et des fois, je me mets sur le dos pour respirer, mais pas longtemps, parce que c’est dangereux et que si le lieutenant me voyait, je me ferais disputer, sauf s’il est couché avec du sang partout sur son visage, là c’est qu’il est mort, alors je peux me mettre sur le dos quand je veux. Je m’arrête. A un moment, j’arrête de courir dans cette position ma tête-ses jambes-sa tête-mes jambes et il y a le silence soudain partout sur les gens en pantalon rouge couchés ou en rouge tout court couchés aussi, sauf un gros animal qui grogne une grosse fois et fait jaillir un gros oiseau devant-derrière moi, je suis sur le dos, je ne sais plus d’où je viens et où je vais, ça me perturbe, j’aimerais savoir si c’est un oiseau de chez moi ou de chez ceux d’en face, et je regarde le ciel et il y a ce gros oiseau qui tombe, qui tombe, qui tombe vers moi, sur moi, pour moi, que les gens autour ont vu et ils s’enfuient en criant encore et ils me disent de changer de place parce que l’oiseau de fer vient vers moi, sur moi, pour moi, mais moi, j’ai peur, je suis cloué au sol, je ne peux pas bouger, je ne veux pas bouger, je n’ai pas envie de bouger, non, je ne bougerais pas, je n’ai pas la force de bouger, je n’ai pas le courage de bouger, j’en ai assez de tout ça, alors tant pis, qu’il tombe vers moi, sur moi, pour moi et que je disparaisse et que je n’existe plus, je m’en fiche. Et il tombe, il tombe, il tombe. Je sens son souffle de bête acide dans mon cou, il souffle et grogne comme les autres, je l’entends simplement et je le sens, parce que je suis de nouveau sur le ventre, parce que j’ai peur, parce que je ne suis pas courageux, parce que le seul courage que j’aurais eu, c’est de ne pas regarder la mort en face et de l’assumer, alors j’ai eu le courage de repasser sur le ventre et de rester tapi sous mon sac, à l’attendre, lui l’oiseau de la mort, comme la chouette qu’on clouait aux portes des granges, chez moi, parce que les hommes sont bêtes et qu’ils croient que la chouette porte malheur, pauvre oiseau, mais celui-là, il est vraiment méchant. Et il arrive. Pof, il vient de tomber en plein milieu de mon sac, en plein milieu de mon dos, en plein milieu du champ, en plein milieu de la bataille, en plein milieu du pays, en plein milieu de la guerre, et pendant quelques instants, je suis le centre du monde, et ça fait mal au dos et aux épaules d’être le centre du monde et de le porter lui et l’oiseau noir sur mon dos à moi qui a mal et je ne veux pas bouger, parce que si je bouge, je le connais, cet oiseau, si je bouge, il explose et il va attirer l’attention des insectes sur moi pour qu’ils me cherchent, pour qu’ils me trouvent, pour qu’ils me mangent, et moi je ne veux pas attirer l’attention, je ne veux être qu’un homme en rouge couché parmi les gens en rouge couchés, j’aimerais qu’il tombe et qu’il m’oublie, l’oiseau, mais ce n’est pas possible, s’il tombe, je serais comme les gens qu’il mange et disperse partout en petits bouts sanglants qui ne sont plus des gens, mais des bouts de rien, comme si c’étaient des moutons ou des chats ou rien du tout. Et il reste. Il ne veut pas partir, il est là pour me prendre ma chaleur, parce que lui, il a froid dans son habit de fer, je le sais, je ne veux pas qu’il me prenne, je ne veux pas bouger, je ne peux pas bouger, je veux que les gens et la guerre m’oublient, surtout le sergent qui est méchant avec moi lorsque je n’ai pas bien ciré mes boutons, pourtant je fais de mon mieux, mais il ne comprend pas, il est méchant, comme l’oiseau et s’il pouvait, le sergent, il me mangerait, me recracherait et me disperserait comme fait l’oiseau, ce méchant sergent, je l’oublie dans la terre, j’espère qu’il y est, même s’il ne le mérite pas, car la terre est bonne et gentille et chaude et je me colle à elle pour entrer en elle, et de toute façon si je m’en décolle, même d’un millimètre, et pourtant, ce n’est pas beaucoup un millimètre, tellement peu que je ne sais même pas à quoi ça ressemble, mais si c’est ce millimètre de trop, l’oiseau va exploser et j’y retournerais, à la terre, quoiqu’il se passe alors autant ne rien faire, et le sergent, il ne mérite pas d’être avec la terre douce, mais il mérite d’être dispersé partout, sur mes épaules, mes jambes, mon cou, mes côtes, mes bras, mes reins, mon dos, que j’ai mal à tous ces endroits, de rester comme ça couché sans bouger, il faudrait que je bouge, en plus j’ai faim et soif, mais si je prends ma musette, j’explose et si je prends ma gourde, j’explose. Et doucement. Je déplace mon sac et mon dos dessous et mes épaules dessous et alors, ça va très vite, et il glisse et je le sens qui glisse et il tombe petit à petit et je le sens qui tombe et ça va tout doucement et très vite et j’ai peur longtemps et pas longtemps et pouf, il est par terre, et il me regarde, je le sais qu’il me regarde, mais j’ai mon sac qui me protège, je sens que l’oiseau veut encore exploser et me disperser partout par petits bouts, je le sens encore à quelques centimètres de moi avec ses yeux cruels qui me cherchent et je n’ose pas le regarder et mon sac de toute façon m’empêche de le voir, heureusement qu’il est là et je lui parle et je le remercie, c’est un gentil sac, un bon sac et je lui dis que je ne lui en veux pas d’être rempli de conneries qui ne servent à rien, d’être trop lourd pour moi qui ne suis pas fort que ma mère m’appelle sa crevette, et de me scier les épaules tout le temps aussi. Et je parle. Et la nuit arrive bientôt et la guerre se tait et la forêt respire enfin et ce sont des vrais oiseaux qui sortent de partout avec des petits animaux qui couinent et furètent parmi les gens en rouge couchés par terre qui râlent et ont mal dans leur corps, moi aussi j’ai mal dans mon corps, mais je ne râle pas, pourtant je ne suis pas courageux, si je le suis, c’est juste grâce à mon sac que j’ai appelé Kiki et ça lui plaît, j’en suis sûr, il me regarde de toutes ses boucles en fer-blanc et il y a des gens qui viennent chercher les gens couchés avec du bois et du tissu sur quoi ils posent les gens en rouge qui pleurent, maintenant que l’oiseau n’est plus sur moi, j’aimerais bien qu’on m’emmène, mais si je me lève tout seul, l’oiseau va me sauter dessus et m’exploser et me disperser, alors j’attends sans bouger, en parlant à Kiki que les gens viennent me chercher. Et ils viennent. Et ils me soulèvent par les épaules et il y en a un qui met sa main devant ma bouche et qui dit il respire, et oui, c’est vrai, je respire, et ils me soulèvent et ils veulent m’enlever Kiki, mais ce n’est pas possible Kiki et moi, c’est à la vie à la mort, il m’a protégé de l’oiseau méchant, sinon, il m’aurait fait encore plus mal au dos, et peut-être même un trou dans mon dos à moi, et moi j’ai protégé Kiki des insectes rampants et des petites bêtes qui en avaient après lui, j’ai fait barrage pour qu’ils ne l’atteignent pas, je le sens tout chaud et doux contre ma nuque et sur ma tête, je ne veux pas qu’on me l’enlève, ah ça non, pas question, Kiki est mon ami, nous resterons ensemble jusqu’au bout, quand on aura ramené ceux d’en face chez eux, et même après je garderai Kiki. Et ils m’emmènent. Et ils disent la guerre est finie pour lui, il est complètement jeté le camarade, je ne sais pas de qui il parle, alors comme je m’en fiche d’eux et que je ne veux pas leur parler, je parle à Kiki sur le chemin qui nous amène, lui et moi, vers des lumières et des bruits, j’ai hâte de manger et de boire et de donner à manger et à boire à Kiki qui le mérite bien après une dure journée comme ça, et on arrive quelque part où il y a des gens en rouge encore plus rouge partout qui sont couchés partout et qui crient qu’ils ont mal et qui râlent et qui souffrent, ils sont couchés par terre et certains sur des lits et on m’emmène devant quelqu’un en blanc avec du rouge partout sur ses vêtements et il me demande qui je suis, je dis que je suis l’ami de Kiki et je le lui montre du doigt pour qu’il comprenne bien, je sais à quel point les gens sont bêtes, et je lui dis que Kiki fait bien la lessive et qu’il pourrait laver ses habits, parce que Kiki a toujours une chemise propre pour moi. Il sourit gentiment. Et il dit que je suis un brave soldat et que mon sac aussi est brave qu’il va me faire une piqûre à moi pour que je sois calme et que je peux garder Kiki avec moi si ça me rassure, alors je dis d’accord et je me mets par terre avec Kiki et il me pique dans le bras, le monsieur, et je suis tout contre Kiki et je suis bien content d’être là au milieu des gens avec mon ami. Et je m’endors. Et j’ouvre les yeux et Kiki n’est plus avec moi, je le savais, je l’avais senti, je l’avais rêvé qu’on m’enlevait Kiki, ce sont des méchants hommes qui ont fait ça, ce n’est sûrement pas le monsieur d’hier qui était gentil et attentionné, où est-il, je vais lui demander où est Kiki, il comprendra que c’est important pour moi de retrouver mon ami, alors je me lève et j’essaie de sortir de là où je suis et il y a encore deux hommes en blanc-rouge qui veulent m’arrêter alors je les frappe, parce qu’ils sont méchants de vouloir m’empêcher de retrouver Kiki, alors ils ont mal, alors ils me laissent passer et je me mets à courir n’importe où tout droit et je crie Kiki, Kiki, Kiki et tout le monde me regarde bizarrement, un peu comme on regardait les fous chez moi avant, surtout celui qui se prenait pour un cheval, il était rigolo et gentil, mais les gens ne riaient pas, ils avaient pitié, alors que là, ils rigolent et je rigole avec eux avec des larmes dans mes yeux qui pleurent. Et je cours, je cours, je cours. Je vois plein d’amis de Kiki, comme lui, avec des courroies en cuir et des boutons et des boucles en fer, mais ils ne sont pas aussi jolis que mon Kiki et puis je le reconnaîtrais tout de suite à ses grands beaux yeux pleins d’amour et je m’approche du bois là-bas qui est calme et silencieux et personne ne me retient plus, ceux qui ont essayé je leur ai dit non et ils ont abandonné et je suis tout seul, c’est beau, les arbres, mais ce serait encore mieux avec mon sac, et je vois des hommes en gris qui sortent de partout dans la lumière silencieuse et ils crient, je crois qu’ils veulent aussi que je m’arrête, mais pas question, je veux retrouver Kiki et ils ne m’en empêcheront pas, alors je cours vers eux en disant allez-vous-en, laissez-moi passer, et ils braquent leurs fusils vers moi et ils tirent tous ensemble, sans Kiki pour me protéger, je sais que c’est fini pour moi. Et je suis mort.
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