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Monsieur ChapeauSoulever le chapeau (ou le casque Adrian)... des poux, de la crasse, de la sueur, des larmes et du sang... allez-y, régalez-vous...
sueur qui pique les yeux... gaz moutarde qui brûle les poumons... sang qui poisse les vêtements... peur qui tord les boyaux... mort qui tranche les veines...
http://20six.fr/msieurchapeau
Hébergé par 20six.fr
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Un ailleurs possible
Je vais sans doute continuer ce blog, car, le temps ayant fait son œuvre, j'ai fini par m'y attacher — à défaut d'y attacher des lecteurs. Mais voici toujours l'adresse où tout continuera peut-être.Tout simplement parce que je m'y sens un peu mieux, un peu plus chez moi, même si je ne le serai jamais tout à fait dans cette "blogosphère" instable et insatiable, incompréhensible, surtout. Je suis le soldat errant et boueux qui va tranchée boueuse en tranchée boueuse et de cantonnement misérable en cantonnement misérable, sans raison(s). J'ai apprecié 20six, mais son heure semble passée : place donc maintenant à http://unknownsoldier.canalblog.com Où rien ne changera vraiment, malheureusement pour vous, tout restera (ou presque) semblable et semblablement inintéressant. Tant pis, I keep following even if you don't care. May you continue the road with me, anyway (et plus nombreux, si possible). A bientôt, merci à ceux qui continueront ou qui commenceront, merci à ceux qui m'ont accompagné depuis les débuts de ces pages.
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Lundi 24 juillet 2006-15h28 Une tombe pour un salaud Le ciel. Si bleu. Traversé des lances poudreuses des nuages, comme des bâtonnets de coton en cours de déliquescence. De temps à autre, les explosions sourdes d’obus fusants cisèlent l’azur de flocons grisâtres et éclatent en pluie de fer chaud sur la terre assoupie par la chaleur écrasante de ce mois de mai. Parfois, aussi, de gracieux aéroplanes à cocarde tricolore ou croix blanche parcourent l’infini, rapaces d’une rare élégance, glissant sur leurs ailes de toile et de bois. Ils se cherchent, se trouvent, s’observent, et entament un envoûtant ballet, où la mort seule danse. On entend, par-delà le ronronnement étouffé des moteurs, le chuintement caractéristique des mitrailleuses qui crachent leur bave délétère. En quelques minutes, l’avion français, qui s’est fait tourner par son adversaire et se retrouve face au soleil, débute une lente chute, panachée de fumée noire. Il disparaît sous l’horizon, salué par une clameur vive et naïve, venue des gorges des tranchées d’en face. J’observe cela, moi parmi d’autres. L’heure de la soupe et du vaguemestre n’a pas encore sonné, il n’est que quatre heures : il faudra patienter jusqu’à la nuit. Alors, tous, nous occupons notre temps comme nous pouvons. Je n’ai pas même besoin de les regarder pour deviner ce qu’ils font. Certains relisent pour la centième fois les lettres de leur famille : des femmes brunes aux yeux ternes, des mioches insatiables et hurlants, des mères aux seins lourds, des sœurs oubliées. D’autres nettoient leur fusil, recouvert d’une poussière grise, au mécanisme encrassé. Il en est qui dorment, malgré la chaleur, malgré la soif, malgré les explosions incessantes qui ponctuent l’après-midi, malgré la guerre. Par petits groupes, ils discutent : de leurs exploits passés, de la retraite — ah, la retraite ! voilà un fait d’arme plus glorieux qu’une victoire ! —, de la vie de caserne, de leur famille. Les bidons sont à sec et les gorges se transforment en feuilles de carton, épais et collant. Peu à peu, les conversations s’étiolent, puis cessent, au rythme des souffles hachés. J’écoute tout cela d’une oreille, quand à mes yeux, ils restent fixés sur le ciel. Je voyage. C’est un ciel d’Afrique à midi. Voilà qui me rappelle mes deux années de service militaire, au Niger nouvellement conquis. L’embarquement à Bordeaux avec les autres de la “classe”, sur le lourd navire civil de transport, qui avait remplacé son habituel chargement de guano par une cargaison tout aussi nauséabonde d’hommes jeunes et vigoureux. L’odeur de tous ces corps entassés dans les cales avait peiné a remplacer celle, prégnante, des déjections aviaires, en dépit du vomi épandu partout, du vin renversé sur les capotes, de la transpiration qui suintait de tous ces êtres amassés, de la sanie qui jaillissait des entrailles assoiffées. On avait chanté tous les succès en cours à Paris, et puis Le Chant du Départ et La Marseillaise, on ne savait trop pourquoi. Et puis l’abrutissement qu’offrent l’alcool et la chaleur nous avait tous saisis et allongés, dans ce bas-fond puant. J’ai l’impression encore aujourd’hui d’avoir dormi jusqu’à l’arrivée. Je ne me souviens du voyage à pied à travers la brousse, depuis la côte du Sénégal, qu’à travers une brume opaque : sans doute n’ai-je pas dessoûlé de la Casamance à la Boucle du Niger. Oui, ce ciel de guerre me rappelle l’Afrique et, en place de peupliers, je vois des acacias hérissés de piques et de fleurs blanches, ce ne sont pas des corbeaux qui sillonnent la voûte bleue, ce sont des vautours ; en place du tac-tac des mitrailleuses, j’entends le rire des hyènes, lorsque la nuit tombe, j’entends le rugissement lointain d’un vieux lion solitaire, au lieu des arrivées. Je suis transporté loin, loin de mon malaise. Je revois la caserne, les troufions nègres à la file, dont on bottait le cul en se tenant les côtes. Ces sous-hommes inférieurs, même à nous. J’ai aimé l’Afrique pour ce que j’y ai découvert de la nature, de la vie et de la mort. Mais, j’ai détesté ces êtres pour ce qu’ils m’ont fait faire, pour ce qu’ils ont fait de moi. Même l’habituel adjudant, cette caricature d’officier de dépôt, que tous évoquent, le cave de service, je le préfère, à bien y réfléchir, à ces Africains, dont l’âme est aussi noire que la peau. Je suis devenu sous-lieutenant, là-bas, je ne sais trop comment, et je suis devenu un salaud. Peut-être l’étais-je déjà, au moins de façon latente, mais ce n’est que là-bas que tout a explosé en moi, que tout s’est révélé. Je me suis refermé, dans tous les sens du terme : j’ai quitté la tranchée et la rumeur bourdonnante des soldats qui m’entouraient de leur inutilité pour rejoindre mon abri. C’est une ancienne cave voûtée, de style roman finissant, dont subsiste un bas-relief contre lequel je dors et un chapiteau informe au sommet d’un pilier. Mon pucier est un vrai lit avec un sommier à ressort, un matelas de paille ; j’ai une vraie chaise — du Louis XV — et une vrai table en acajou, ainsi qu’un buffet Henri IV — l’arrière-arrière-arrière grand-père du précédent. Je me suis posé sur mon plumard — mon paillard, plus tôt : je souris de ma blague —, les pieds l’un sur l’autre, le casque sur le ventre, le képi sur les yeux, et je reprends le cours de mes pensées. J’avais commencé troufion de base, comme tout le monde, je n’avais pas eu le choix, bien sûr. Et puis, sans raison motivée, je me suis mis à faire du lèche-bottes à ces enfoirés d’officiers. J’ai dénoncé les pantres qui allaient aux putes et se pintaient à la bière de mil. Je surveillai leurs entrées, leurs sorties, j’étais de veille volontaire tous les soirs. Pourquoi ? Parce qu’on m’avait volé mes affaires en arrivant ? Parce qu’on m’avait pissé dessus, une nuit ? Parce qu’on se foutait de mon accent ariégeois ? Un peu tout ça à la fois. Par esprit de vengeance, en quelque sorte. Ce que j’ai pu être con, ce que je peux me détester. Mais j’étais fier de moi, à l’époque. Et toutes ces conneries ont payé : caporal en deux mois, sergent au bout de six, adjudant en un an. Une promotion fulgurante qui s’était payée, pour mes camarades, par les pires vacheries. D’abord, j’avais fait poirer le gros Latrisse qui faisait, soit disant, du trafic de groles avec les nègres. Je refourguai moi-même tous les nouveaux arrivages à ces cons d’indigènes pour la modique somme d’un franc cinquante ! Et ils achetaient, ces dégénérés ! Des gros croquenots en cuir bouilli qui vous défoncent le pied et font de la confiote d’arpions ! Je gagnais facilement mes cent balles de plus par mois. Je me mettais de côté les plus belles, les bottes d’officier en caoutchouc, que je disais avoir reçu de ma famille. Et puis un jour, le capiston s’est étonné de ne plus recevoir de chaussures pour sa compagnie. J’ai donc attendu la livraison suivante, j’ai glissé un joli lot de godasses sous le pieu de Latrisse qui en écrasait toujours ferme, et le lendemain je suis aller voir le piston pour lui expliquer de quoi il retournait, rapport à la disparition des chaussures de la 3ème. Latrisse s’est fait choper et moi, j’ai récolté mon premier galon. Le gros pantre a passé trois mois en tôle. On l’entendait gueuler tous les jours et toutes les nuits, à longueur de temps, à réclamer à tue-tête la tinette ou à boire ou encore à manger. Je m’en cognais de ce buffle poussif. Pour être sergent, je n’avais eu qu’à sauver la vie du lieutenant, par un coup de bol. Enfin, sauver la vie, c’est lui qui le dit. On faisait une patrouille en brousse, sous un soleil de plomb, naturellement, sans grand’chose à boire. Nos cervelles et celles des chevaux rissolaient comme foie gras en poêle et l’un des bourrins a dû prendre une crise de folie : il s’est soudain mis, sans raison, à galoper droit devant lui. Nous, on a suivi, bien cons, bien disciplinés, et puis on s’est arrêté : le canasson filait droit vers une falaise à pic. J’ai fait l’idiot héroïque et pour sauver le petit cul de cette raclure de lieutenant, j’ai chargé mon fusil et j’ai descendu la monture, avant qu’elle ne se jette tête la première dans le précipice. Je m’en suis presque voulu de ne pas avoir flingué le cavalier, à la place. Toujours est-il qu’une fois revenu à la caserne, j’ai eu droit à mes galons de sergeot. Etre adjudant fut encore plus simple : je découvris que le piston avait une liaison intime, suivie et sincère avec une négresse, dont le mari était son groom. Un soir que je rentrais dormir après un tour de garde, je suis passé devant sa chambre : la lumière était allumée et j’entendis clairement une discussion très salée entre l’officier de la glorieuse République Française et cette pute de velours noir. Le temps que je continue mon chemin, je les ai entrevus, nus et mêlés, en train de ahaner comme des ânes de remonte, lui riant et elle hurlant. Je souris et allai me coucher. Le lendemain matin, je me hâtai pour voir mon très sérieux supérieur avant qu’il ne soit trop occupé par ses tâches domestiques. En deux mots et le flingue à la main, je lui expliquai la situation et lui proposai de me nommer adjudant, pour prix de mon silence : si le colon apprenait sa liaison, il y avait fort à parier que le petit merdeux se retrouverait vite à mon niveau, voire, plus bas. C’était complètement idiot comme argument, vu que le colon, comme lui, devait s’envoyer en l’air tous les soirs avec une indigène différente. Tout de même, ça fonctionna. Et puis ça n’alla plus. Le piston me surveillait, guettait la moindre occasion de me ramasser comme une merde, de m’étaler plus bas que terre. Ca ne manqua pas. Le trafic de chaussures ayant fait long feu, je m’étais rapidement rabattu sur un autre commerce, bien plus lucratif et moins risqué a priori : j’étais devenu, pour les quelques heures de sommeil dont je pouvais me passer chaque nuit, un parfait maquereau de barrière, maître dans la traite des blanches ou plutôt des noires. J’achetai pour une bouchée de pain des fillettes de douze à quinze ans que j’entraînai moi-même et que je livrai à la verge des soldats pour trois francs de l’heure. Tous fermaient leur gueule là-dessus, car je faisais peur et nul n’ignorait que j’étais bien capable de foutre une balle dans le crâne du premier qui s’aviserait de me chercher des crosses. Mais le piston, ayant entendu dire qu’un Européen prospérait dans le voisinage en offrant à qui voulait des délicieuses jeunes filles, se précipita chez moi. Je ne sais si c’est le ventre ou bien la tête qui l’avait poussé jusque là. Toujours est-il que nous nous retrouvâmes nez à nez, tous deux muets de surprise. Je dégainai mon arme et tirai, mais il fut plus rapide et la balle perfora mon poumon gauche, passant à deux doigts du cœur. Je sombrai. Dans mon abri, le sommeil me prit, tandis que le tonnerre des explosions s’était farouchement accru et rapproché de notre tranchée, sans que je m’en soucie le moins du monde. Les pensées se sont faites rêves, ou plutôt cauchemar. Je me tourne et me retourne dans mon lit de fer, comme je tournai et me retournai dans la geôle où je moisis six mois. Pour avoir tiré sur un officier, j’écopai de la cour martiale, fut cassé et embastillé. Je n’avais que ce que je méritais. Durant ces semaines de souffrance et d’isolement, je ne regrettai rien, pas une seule fois le remords ne m’effleura. Je ne ressentis, même après coup et après avoir partagé les mêmes souffrances que lui, aucune pitié pour Latrisse. Je passai mes journées muet, les yeux rivés au minuscule soupirail qui, malgré sa taille, m’apportait pendant quatorze heures la lumière d’Afrique. Par lui, je continuais à suivre la vie de la caserne, j’entendais la diane, tous les matins, le brouhaha du réveil et du déjeuner, puis le salut au drapeau, les exercices, les courses, les prises d’armes, etc... Ce n’était qu’une distraction qui m’éloignait des mornes pensées qui se doivent d’assaillir tout prisonnier, car en d’autres circonstances, je savais parfaitement que tout cela aurait glissé sur moi comme l’eau sur la roche. Je me contrefoutais de l’armée, de l’Afrique et de la France. Mais la fièvre ne me quitta pas. J’avais à peine été soigné et l’on ne renouvelait mon pansement qu’une fois par semaine, au mieux. Je traversai des jours et des nuits de délire, où je me voyais m’enfonçant, sexe fait homme, dans un écrin de soie rose entouré de noir. Sans cesse, je recroisais les gamines que j’avais défloré et maltraitée, les saloperies que j’avais tout le temps réservées aux “copains”. Et toujours revenait la question : pourquoi avoir fait tout ça, d’un coup, à cause du soleil du Niger ? Etais-je et resterai-je un salaud ? Je n’avais pas honte, mais j’essayais à tout prix de comprendre, pourquoi et comment j’avais basculé du côté des oppresseurs, que m’avaient fait ces indigènes pour que je les haïsse ? Je ne trouvai pas la réponse et ne l’ai toujours pas trouvée. Je vis de nouveau cette sensation d’étouffement, dans cette geôle misérable d’un mètre de large sur deux de long, avec un plafond à un mètre cinquante du sol, où je vomissais, pissais et chiais tout à la fois, mais où je dormais et me nourrissais aussi, bien sûr. Je me rappelle des crises de fièvre, rendues encore plus intenses par la malaria qui m’avait happé tout entier, sans faire de détails. J’ai l’impression d’avoir les poumons dans un étau, la tête dans un four, les jambes écrasées par un éléphant qui ne se relève pas. La chaleur est intense, mes oreilles bourdonnent, je crie pour qu’on me libère et qu’on me donne à boire, vite, le plus vite possible. A chaque instant, j’ai l’impression, la certitude même, que je vais mourir, que cette goulée d’air vicié qui atteint mes poumons est la dernière. Je ne vois plus la lumière qu’à travers la mince fente de mes yeux que je ne parviens pas à ouvrir. J’entends des voix dehors, qui s’appellent et se cherchent, mais comme à des milliers de kilomètres. N’est-ce pas mon nom que l’on a crié, soudain, et qui a traversé ma conscience brumeuse ? Il faut que je sorte. Je m’éveille, les membres douloureux et la poitrine déchirée. Je souffle en sifflant. Sur mon lit de fer, une chaude couverture de terre sablonneuse me recouvre des pieds au cou. Je brûle sous cette gangue épaisse que je ne parviens pas à déplacer d’un millimètre et la panique s’empare de moi, lorsque je sens, alors que je lève la tête, à quelques centimètres au-dessus de mon visage une poutre de soutènement qui retient ce qu’il reste de mon abri. Un obus, un 210 sûrement, ou un 380, a dû s’écraser en plein sur ma cagna, sans que cela ne m’éveille. Les voix dehors se sont tues, je ne perçois plus que mon souffle haché par l’épuisement et la panique. J’essaie et essaie encore de soulever mes jambes et ma poitrine, de m’arracher à l’étreinte bouillante de la terre. Quand bien même, je n’aperçois pas la moindre lueur pour m’indiquer par où sortir, en admettant que je me libère de cette couverture. Les recherches ont certainement cessé, je ne sais depuis combien de temps je suis ainsi. C’est terminé, oui, c’est bel et bien fini de tes combines à la mord-moi-le-nœud, espèce de panouille. Si je ne meurs pas étouffé, la soif me saisira d’ici deux jours, peut-être trois. Je ne mourrai même pas de désespoir, tellement je suis ignoble. Je me suis rendormi. A mon réveil, j’entends des cris, de nouveau : me chercherait-on encore ? Je sens la terre frémir et vibrer tout autour de moi, même si je sens à peine mes jambes et mes bras, mais c’est une pulsation rythmée qui monte de tout ce qui m’entoure. Je perçois des ahans répétés et le bruit de la pioche qui s’enfonce dans la terre, de la pelle qui remonte et du sable qui glisse, sans cesse. Ca se rapproche. Mon salaud, ça n’est peut-être pas terminé, finalement ! Mais alors que je ne doute plus un instant de sortir d’ici bel et bien vivant, un coup de pioche transperce la terre qui me couvre et me masque et s’enfonce avec un bruit mou dans mon ventre, où il fouille et défonce, une fois, deux fois. Puis ce sont les jambes et le torse. La douleur me parcourt des pieds à la tête, perverse, innommable. Je m’accroche à ma conscience qui chancelle, à mon esprit qui ne veut qu’une chose : la rupture, la fuite. Dans le brouillard qui me sert de ciboulot, je sens mon corps s’alléger peu à peu, tandis que je ferme les yeux. Et ils disent : “Merde, l’est crevé ! Ah, bah mince, tout c’boulot pour ‘ien, ça fait mal, tiens !” Et ils referment le trou et une dernière pelletée m’emplit la bouche, les yeux et le nez.
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Vingt ans
Je suis déjà mort hier et les jours d’avant Je ne pensais pas qu’on pouvait mourir à vingt ans Je vais mourir demain et demain encore Je ne savais pas qu’un enfant pouvait connaître la mort Je mourrai demain ou le jour d’après Je ne croyais pas mourir avant de t’avoir aimée Je mourrai comme tous les autres, comme rien Je n’imaginais pas que la vie ferait de moi un chien Je mourrai tous les jours et toutes les nuits Je ne voulais pas voir que parfois la vie vous fuit Je meurs à chaque instant, à chaque minute qui passe Je fermais les oreilles à ceux qui disaient qu’ici on trépasse Je meurs maintenant d’avoir dit oui J’ignorais que l’homme tue l’homme et en jouit Je ne m’étonne plus vraiment de mourir à vingt ans Quand ta peau est si belle et qu’on a le temps Je ne m’étonne plus vraiment de mourir assassin Quand ta bouche est si fraîche et si ronds tes seins Je ne métonne plus vraiment de mourir dans la terre Quand tes yeux sont si bleus et ta mine si fière Je ne m’étonne plus vraiment de mourir enfant Je m’étonne vraiment de ne vivre qu’en passant Je ne m’étonne plus vraiment de mourir à vingt ans Je m’étonne vraiment d’avoir passé mes vingt ans
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Premier chapitre d'un roman en cours : La Bête
CADAVRE JULES C’est un matin de neige et de glace. C’est une aube qui fait geler la guerre. Aussi loin que l’œil peut voir, tout est recouvert d’une épaisse couverture de neige. Elle miroite sur les arbres déracinés ; s’enflamme sur les dents des barbelés ; accroche ses lueurs mouvantes aux casques. Elle impose le silence de l’attente, par son épaisseur et sa blancheur d’ouate. Comme celle dont on bourre les blessés à l’heure du dernier voyage. Elle endort toutes choses, apporte la paix aux hommes. Comme un linceul glacial, elle s’empare des cœurs et des membres qu’elle fouette au sang. Certes, elle pourrait tuer, mais elle s’en garde bien, elle annonce et prolonge la vie, en faisant battre le sang dans les veines et, par le calme qu’elle impose, elle repousse la souffrance. Voilà qui m’apaise l’âme en ces jours. Voilà qui me repose et m’élève à d’autres pensées. Cela change de « manger, pisser, chier, dormir, bref, vivre ». Tout cela va — ou ira — de soi en une telle journée. Je pense à la vie en général. Pas la mienne. La vie. A la nature, par exemple. Si l’on pense ou admet qu’elle posséderait une sorte de pensée relative, c’est à se demander pourquoi elle n’en use pas à meilleur escient. Par exemple, depuis deux ans, nous, les hommes, ne faisons que détruire, arracher, tuer, avec ardeur, précision, mathématiquement. Or, voilà que l’hiver, entre les affres qu’il nous réserve, nous offre d’un coup le repos, la paix, l’apaisement. Que n’en use-t-il pour nous abrutir définitivement ? Pour que nous ne recommencions pas en pire ce que nous sommes en train de faire ? Pourquoi ne pas priver de la vie la race des hommes ? Voilà à quoi je pense aujourd’hui en me réchauffant machinalement, les poings coincés tant bien que mal sous les aisselles, le talon battant la mesure sur le caillebotis, les yeux rivés sur la neige au détour de la tranchée. D’abord, je songe qu’il ne doit certainement pas faire si froid que ça : la neige réchauffe toujours l’atmosphère. Et puis, simplement, je m’en rends compte. J’arrête mon petit numéro d’homme-glaçon, je sors ma pipe et je m’assois au parapet. Je suis le seul éveillé du secteur, on dirait. Les veilleurs ont intérêt à se presser pour ouvrir les yeux, parce que le sergent ne rigole pas avec ça. Je secoue mon voisin, qui émerge en grognant, les paupières bouffies de sommeil, le teint rougeaud, à la limite de l’apoplexie. J’ai dû lui flanquer une belle frousse au copain ! Il m’envoie bouler, mais le cœur n’y est pas, je sais bien que ce nigaud d’Albert ne m’en veut pas. Après m’avoir tapé sur l’épaule, il a ramassé son fusil et est rentré dans le gourbi le plus proche pour se rendormir dans son droit. J’ai secoué l’autre bonhomme à ma gauche. Merde. En voilà qui ne profitera pas de la neige. L’hiver aurait-il entendu ma prière avant même que je ne la formule ? Toujours est-il que le copain à rendu son trousseau : il tombe, tellement raide qu’il se coince en travers de la tranchée. Un cadavre de plus. J’appelle doucement au secours. LEON Je venais de quitter mes rêves et d’allumer une bougie. D’entrée, comme d’habitude, ce qui m’avait saisi, c’était l’odeur. Cette espèce de macération de sueur, de pieds, de cuir mouillé, d’humidité, de suif, de nourriture insane qui marque les hommes à la guerre et les identifie aussi sûrement que l’eau de Cologne sur le cul d’un rupin. Après, ç’avait été les cris et les gémissements des sommeils agités. Quinze pauvres types comme moi, entassés dans une cagna bonne pour trois poilus. Ah, le fameux confort du front ! Bah merde, le gaz de chauffage ne sort pas des mêmes tuyaux que dans les canards de l’arrière. Et que je me retourne, et que je bouscule le voisin, et que je largue mon petit vent, et que je ronfle, et que je rote, et que je bave… C’est à vous dégoûter de tout. On ne devrait pas se réveiller quand on fait la guerre. J’arrimai mes panards dans mes godillots, je tournai la bande molletière et en avant pour une belle journée ! Derrière la couverture trouée qui masquait à grande peine l’entrée, j’aperçus une lueur que je ne pus expliquer. Etait-il donc si tard ? Ce qui était sûr, c’est que je n’avais pas froid : la chaleur humaine bienfaisante, sans doute. Je ramassai tout de même ma couverture que je posai sur mes épaules endolories, je passai mon écharpe, ficelai mon casque sur ma tête avec une autre et, homme des cavernes, je m’apprêtai à sortir au grand jour. Le cœur n’y était pas vraiment, mais enfin, je commençai à en avoir ras le képi de cette ambiance d’antre de fauve. Entre l’odeur et la chaleur d’une part, le calme et le froid d’autre part, j’hésitai longtemps, passant d’un état à l’autre. C’est la voix de Jules qui me décida finalement. Je l’entendit crier au secours, tout doucement, comme pour ne pas nous réveiller. Bon, déjà, on est sûr que c’est pas les Boches qui s’amènent, c’est toujours ça de gagné. Alors, je sors, je vais bien voir de quoi il retourne. ALBERT Je venais de rentrer dans le gourbi. Léon s’agitait au fond, arrangeait ses peaux de bêtes sur son poil bleu terre. J’avais pioncé toute la nuit, rien à foutre des ordres, on est dans un secteur calme, je vais pas me faire chier pour cet enflure de lieutenant. N’empêche que c’était mon droit d’aller me pieuter après la garde : j’allais me gêner, tiens ! J’ai entendu Jules appeler, dehors. Je crois que j’ai grogné un truc pas très ridder, mais la curiosité malsaine faisant l’homme, je suis ressorti, Léon sur mes talons. JULES Je vois la tête ahurie de sommeil d’Albert sortir de l’abri, puis ses épaules massives, son torse recouvert d’une peau de mouton, ses jambes engoncées dans un pantalon en gros velours côtelé, et enfin ses bottes allemandes. Il émerge, suivi de Léon. De mon côté, j’ai couché le gars sur le dos, dans le sens de la tranchée, je lui ai réuni les mains sur la poitrine, malgré leur formidable étreinte sur le Lebel. Quand ils arrivent, je retire le casque et la cagoule, et nous le reconnaissons : Tintin le Breton. Un vieux de la vieille qui avait déjà bien joué avec la camarde : l’Alsace, la retraite, la Marne, l’Argonne, Verdun. Encore un qui ne reverra pas Brest, voilà ce que je dis aux deux autres. ALBERT Le pauvre Tintin, tout bleu, tout glacé. Jules sort une connerie sur Brest, je ferme ma gueule, mais j’en pense pas moins. Comme si y avait qu’Brest en Bretagne. J’ai fait un signe de croix machinal en voyant le macchab, et puis je m’en suis voulu, parce que, merde, Dieu a rien à foutre là. J’en avais soudain complètement ras le front d’être dans ces tranchées à la noix. Qu’un jour de plus et j’explosais. Que ç’aurait bien pu être moi et que si je jouais pas au con à m’endormir tandis qu’il gèle, je me sentirais pas si coupable. J’aurais peut-être jeté un œil de temps en temps sur Tintin, tout en faisant les cent pas, et je l’aurais réveillé si je l’avais vu flancher. J’allume un clope et je crache par terre, comme ça, par habitude et par dégoût de moi, de la guerre, de tout. Et puis je pars pour me calmer les nerfs ailleurs. LEON Ca m’a fichu un sacré choc, de voir le Breton refroidi au sens propre comme au figuré. Jules m’a déridé sans le vouloir, en parlant de Brest. Ca m’a rappelé le temps où j’allais chez mon oncle par là-bas, dans les landes d’Armorique. Albert avait l’air excédé. Sans doute s’en veut-il un peu, mais il a tort : s’il est lui-même irresponsable de s’endormir en veillant, le Breton l’est tout autant. De fil en aiguille, j’en viens à me dire que le commandement pourrait bien retirer des guetteurs et réchauffer ceux qui restent : le front est tellement calme ici. Après l’enfer de Verdun, nous avons bien droit à un peu de confort. Jules se relève, après avoir pris la plaque d’identité de Tintin et puis s’éloigne vers l’abri du lieutenant de compagnie pour lui faire part du décès du soldat Pierre Marie Le Cloarec, du Finistère, porteur de la croix de guerre, après deux ans et demi de présence au front. Finistère... Tu parles s’il a vu Quimper ! Jules n’a pas dû bien réfléchir avant de sortir son bel épitaphe. Je m’assois sur la banquette de tir et je sors ma pipe d’une de mes poches. Je la bourre consciencieusement de sergent ordinaire. A peine ai-je frottée l’allumette qu’une balle vient ricocher dans le parados et s’enfoncer dans le corps du Breton. Je n’aurais pas cru que quoi que ce soit pût y rentrer, tellement il a l’air taillé dans le marbre. Ca l’agite d’un soubresaut qui semble lui redonner la vie. En réalité, c’en est presque inquiétant. Oui, il m’inquiète Le Cloarec, avec sa balle dans le côté qui n’a pas fait jaillir le sang de son corps ; il m’inquiète avec ses sourcils crispés sur son sourire bleui ; cet idiot de Jules ne lui a même pas fermé les yeux. Quel tourment et en même temps quelle paix, quel repos sur ce visage raviné par la peur et la haine. Je me baisse et clos ces paupières ouvertes sur un vide qui m’accuse sans mots. Encore un qui ne reverra pas Etretat ! Ah, je t’en ficherai, moi, Julot ! Avec ton grand cœur, tes belles paroles et ta science infuse ! Tiens, le voilà qui revient avec le sergent Desroches, voyons ce qu’ils vont dire. JULES Notre cher lieutenant n’ayant pas voulu remuer ses augustes fesses, j’ai dû me rabattre sur cette caricature de sous-officier de caserne. A peine réveillé, le voilà qui commençait de bon matin à incendier les bonhommes autour de lui. A voir la tête de Léon, j’ai vite pensé qu’il ne devait pas être particulièrement ravi de voir le sergot débouler vers lui. Le petit homme replet, la moustache sévère, venu contre son gré, mais à grands pas — tonnerre, un homme de plus, un homme de moins, qui s’en moque ? n’est-ce pas une perte de temps ? semble-t-il dire — fixe un instant ses yeux gris sur Léon, pensif, puis se pose sur le cadavre. Avec une moue dégoûtée, il donne les ordres pour qu’on l’expédie vers l’arrière. Comme par hasard, c’est moi qui m’y colle. Ca m’apprendra à ouvrir mon clapet. Léon me regarde deux secondes avec l’air de se payer ma tête, puis son sourire disparaît : il m’accompagnera en troisième ligne. Ayant accompli sa mission, fier de sa personne, Desroches affermit sa prise sur sa canne et, par souci d’hygiène sans doute, entame une promenade matinale à laquelle il ne nous avait guère accoutumé. LEON Je le savais que j’aurais des ennuis avec ce sergeot à la manque. Me voilà désigné pour escorter le Breton vers sa dernière demeure. Je donnerais cher pour ne pas y aller. Qu’on lui trouve un trou d’obus rempli de baille jusqu’au bord et qu’on l’y plonge avec une pincée de sel, ça lui fera plaisir, il se croira revenu chez lui, à Etretat. Jules me tape sur l’épaule et me dit de l’aider à fabriquer un brancard. Je l’envoie chez les Grecs, me lève et regagne le gourbi, pour attendre qu’il vienne me chercher. Avant, je jette un regard vers lui. Il ne dit rien, n’a pas bougé. Puis, comme sortant de son hébétude, il esquisse un geste d’impuissance vers Le Cloarec et s’en va chercher de quoi faire un brancard décent. Ca me déride de le voir partir. Je n’ai rien de précis contre lui, mais ces dernier jours, sans que je ne me l’explique, j’ai de plus en plus de mal à le supporter. Je lève les yeux au ciel et, au travers de la fumée de ma pipe, j’observe les nuages clairs qui cinglent vers l’est. Ils charcutent le ciel de leurs bosselures laiteuses, on dirait de la charpie sur un uniforme. Le vent sec m’agresse la peau et soulève de petites bourrasques de neige fraîche et légère. J’en ramasse un peu sur le parados et j’en fais une boule. Puis j’appelle Lucien. Il sort. LUCIEN Ah, merde ! Quel est l’enflé qui m’a envoyé de la neige dans la gueule ? A travers les cristaux qui s’accrochent à mes cils, je reconnais Léon qui se tient les côtes, le visage rouge et la bouche grande ouverte, alors, bon bougre, je décide de m’en payer une tranche avec lui et je lui rends la monnaie de sa pièce. Les gars dans le gourbi nous entendent et sortent, et bientôt toute l’escouade se retrouve à faire la bringue devant l’abri. Et que je crie, et que je m’esclaffe, et que je roule au sol et que je me fouette le sang à grands coups de boules de neige ! LEON Nous oublions la guerre ! Que c’est beau, cette bataille qui n’est qu’amitié et camaraderie ! Que c’est beau, cette neige en place d’obus, ces grêlons en place de shrapnells, ces rires en place de larmes ! JULES Ah, ils ont l’air de bien rire, les camarades ! Ma foi, c’est leur droit, tant mieux pour eux. Mais moi, j’ai un boulot à faire pour ce pauvre vieux et si Léon n’était pas aussi inconséquent, il penserait également au Breton. J’ai trouvé deux bouts de bois de bonne longueur, plus une couverture en bon état et qui ne sert à personne : ça ira parfaitement. Je me faufile dans la mêlée générale et attrape Jules que je plaque au sol en moins de deux. Il se retrouve sous moi, ivre de rire, ne pouvant plus s’arrêter, sans force, incapable de réagir. Je lui file une paire de claques et fais cesser le chahut. On grogne après moi, on me traite de pantre et de cave, entre autres, et les hommes s’en vont continuer plus loin leur ramdam. Je passe ma fiole de gnôle à Léon, qui me jette des regards peu amènes. Il boit doucement, de peur de s’étouffer, car le rire a du mal à quitter sa gorge et sa poitrine. LEON Et voilà, le cabot de service a détruit la magie, la beauté de ce moment. Enfin, c’est toujours un coup de gnôle gratis. Je lui sèche son eau de Seltz en moins de deux et il reprend sa gourde avec un petit air, qui sans y toucher, montre bien son dépit. Je me décide à me lever. Ensemble, on cale Le Cloarec sur sa civière de fortune et en avant, Berthe ! nous partons par le boyau le plus proche. Finalement, cette ballade me plaît. D’une part, c’est rendre service à un copain qui était parfois rien chiant, mais aussi parfois rien bath ; d’autre part, ça dégourdit toujours les pattes, et puis ça permet de voir du paysage ; enfin, plus on s’éloigne de la première ligne, plus je suis content, comme tout un chacun. En revanche, me taper les quatre kilomètres avec le cabot Jules, ce n’est pas ce qu’il y a de plus fendard. D’ici qu’il ouvre son bec tous les dix mètres pour en sortir une, me voilà bien parti, moi. JULES A l’entrée du boyau, nous croisons Albert qui achève son petit tour. Il semble toujours taraudé par la mort de son voisin de guet. Il marche voûté, la tête baissée pathétiquement sur ses bottes qu’il a volé à un ennemi mort à qui elles ne servaient plus — depuis, il a dû raconter cent fois cet épisode glorieux. Quand il nous voit, il esquisse un sourire puis, nous laissant passer, il nous dit qu’il n’a rien à faire, que le bon air lui fera du bien et « qu’si y'a pas d’souci, ça m’gên’rait pas d’venir z’avec vous, les zigues. » Je ne m’y ferais jamais. J’en souffre d’ailleurs de ne pouvoir ni entendre châtier la langue, ni de ne pouvoir parler la même que mes compagnons de souffrance. Dans leurs yeux, je lis à chaque fois que je suis de la haute, un rupin, quelqu’un de différent. LEON Manquait plus qu’Albert se ramène, en plus. Bah, ça déridera l’atmosphère et puis ça lui donnera bonne conscience, le pauvre type a bien besoin de s’en payer une, après tout ce qu’il a fait. Oh, il s’imagine bien que personne ne l’a vu faire, mais ne t’en fais pas, mon gars, moi, j’ai bien panné tous tes petits numéros à la manque. J’ai dû lui jeter un regard bizarre, parce qu’il affiche soudain une mine dubitative et pas forcément très engageante à mon égard. ALBERT Qu’est-ce qu’il me veut, le Léon ? Me tirer le portrait ? Si c’est le cas, tu manques sacrément de matériel, mon gars. Je ne sais pas ce qu’il a à me reluquer comme ça, mais ça m’emmerde, je dois dire. On dirait que je lui ai tué père et mère, c’est pas possible. Bon, je vais faire un geste : il a du mal à porter son bout de civière, qu’à cela ne tienne, je vais l’aider, ça le déridera. Cette civière, ça me rappelle d’un coup un bon plumard bien moelleux, avec la femme moelleuse qui va avec. Putain, combien de siècles que je ne me suis pas vidé ? La dernière fois, c’était une pute à Paris : ça doit bien faire six mois... Je me souviens d’elle et je dis que moi, tout ce que je veux chez une femme, c’est qu’elle ait deux gros nibards, un bon derche et l’amour de la chose. JULES Et voilà. Ca n’a pas raté, Albert a immédiatement sombré dans le graveleux et nous gave de ses exploits, nous dit combien ça lui manque de ne pas se retrouver au pieu avec une gonzesse. Il délire sur les prostituées, je ne suis pas contre, ça fait partie de l’esprit de caserne typique, mais dans de telles circonstances ! Surtout que de mon côté, je m’en fiche complètement. N’empêche qu’il me donne le cafard, ce lourdaud. Eh oui, moi aussi, ça fait combien de siècles que je ne t’ai pas vue, Germaine ? Germaine. Je susurre ton prénom contre ton oreille et je respire tes cheveux. J’aimerais goûter tes lèvres aussi, mais ce n’est pas possible, j’en ai oublié la saveur. Je te porte tout contre moi, dans un médaillon qui bat ma poitrine. Merci de me ramener à la vie, pendant que j’escorte ce mort. LEON Albert et ses cochonneries. En voilà un qui confond son cœur et ses couilles. Comme Jules, finalement, qui doit se voiler la face derrière sa belle Germaine, dont il nous rebat les oreilles. Parce que toi ce n’est pas l’instinct de survie, le désir de la sarabande emmêlée qui te taraude, peut-être ? Monsieur pense avec son cœur, bien sûr. Et le prolo, lui, pense avec ses couilles. Dans le cas d’Albert, ce n’est pas faux. Il lui a juste manqué la femme dont il rêve, dirait le caporal. Bah voyons, la femme d’Albert pourvu qu’elle ait deux gros nibards, un bon derche et l’amour de la chose, c’est tout ce qu’il lui faut. Je suis entouré de sombres imbéciles qui ne savent même pas ce qu’est la vie et je suis obligé de sourire à leurs conneries. Vivement qu’on arrive et que je me retrouve seul et en paix pour t’écrire, ma petite Jeanne. Je leur parle de toi, ma fille, comme ça, de but en blanc. ALBERT J’ai fait marrer le Léon. C’est pourtant pas simple. Je vois pas la tête du cabot, mais j’espère que j’ai pas trop choqué ses idées de richard. Et puis non, je m’en fous. Je tente de me rappeler comment elle était exactement, à quoi elle ressemblait, cette bonne femme. Andrée, je crois qu’elle s’appelait : un sacré morceau, un beau meuble ! Qu’est-ce que c’était bien ! Un peu court, mais bien. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux verts aux paupières un peu jaunies par la fatigue, une peau bronzée comme une Italienne et une voix douce comme le moka qu’on boit rue de Rivoli. Et ses seins ! Et ses fesses ! Le petit Jésus en culotte de velours ! Je me suis mis à penser à voix haute et j’ai interrompu Léon qui nous parlait de je ne sais quelle gonzesse. Combien ça m’avait coûté, déjà ? Cinq ou dix francs, quelque chose comme ça. Une fortune, mais ça valait le détour. C’est que j’avais pris le gratin, une vraie poule de luxe, comme j’en avais rarement touché. Dans le rade, on s’était d’abord regardé, et comme je m’étais fait beau, rasé, parfumé et tout, je lui avais plu, pas de doute. Elle était venue vers moi et je lui avais payé une boutanche de gnôle, et puis on avait dansé la java, pendant au moins une heure. On avait la tête qui tournait, je sentais sa raie sous mes doigts. Et puis d’un coup, elle m’a pris par la main et on est monté : le panard. JULES Léon m’a sorti de mes pensées en parlant de sa fille. Il semble l’aimer au-delà de tout, plus que tout. Je souris, je crois que je le comprends, moi-même, j’ai une fille. Je n’étais pas là quand elle est née. Je ne l’ai toujours pas vue. Elle s’appelle Aimée. Je l’espère bien, qu’elle est aimée et choyée par sa maman. Ma Germaine, tu l’aimes notre petite, n’est-ce pas ? Et tu en prends soin, jusqu’à ce que son papa revienne et embrasse ses bonnes joues roses, ce qui la fera rire aux éclats, la moustache de son papa qui la pique ! J’ai dit à Albert de la fermer, qu’on s’en moquait de ses histoires avec les gagneuses de Saint-Germain, qu’on avait un boulot à faire et qu’en l’occurrence, on ne serait pas trop de trois pour passer un éboulement gênant. Que je signalerai d’ailleurs : en cas de replis, c’est le massacre assuré pour les fuyards et en cas d’attaque, voilà qui ralentirait les renforts ALBERT Et merde. Mais qu’est-ce que je lui ai fait, au cabot, pour qu’il m’engueule comme du poisson pourri ? S’il s’en tamponne de mes histoire, il a qu’à me le faire savoir plus gentiment. Ce petit cave aigri d’avoir été rétrogradé (mais pourquoi d’ailleurs ?), s’il continue je le dézingue. J’ai peut-être pas les mêmes rêves que lui, bon Dieu, ou plutôt, je peux pas me payer les mêmes que lui, mais j’suis un être humain, nom d’un chien. Si moi, j’ai pas de p’tite femme, c’est pas ma faute, j’ai jamais réussi à les garder. Ah, fait chier, une saleté d’éboulement, et les pantres du secteur qui se fendent la poire en nous zieutant batailler pour faire passer le macchabé de l’autre côté. Ils f’raient pas un geste pour nous aider, soutenir la civière, réparer la tranchée. Pensez-vous, ces gars sont aussi panouilles et crevés que nous, la voilà, la vérité. A leur place, j’en ferai autant, j’me dis. LEON Il se fout de ma fille. Tant pis. Qu’il parle, qu’il parle, je m’en cogne, moi aussi, de sa pute au cul charnu. Jules demande à trois-quatre troufions de nous aider à passer le brancard, ce qu’ils font en rechignant, après la troisième sommation. Finalement, on passe. On traverse des rangées hagardes de bonhommes qui prennent le frais, le visage rugueux, les yeux vides et fixes, agitant nerveusement leurs flingues, fumant machinalement leurs pipes et leurs clopes. J’en choure un à un gars au passage, j’ai besoin de me calmer les nerfs. Je prends aussi une gorgée de gnôle. Je t’imagine là-dedans, ma toute petite. Dans cette merde. La boue, le froid, les rats, les cadavres. Je sais que tu n’y tiendrai pas deux jours. Et je pense à ta mort. J’espère que, si j’en reviens, tu n’auras pas quitté ce monde, bien qu’il ne mérite pas de t’accueillir. Je veux pouvoir te voir grandir. On est passé. ALBERT On est entre la deuxième et la troisième ligne. Bientôt arrivés, quoi. C’que c’est chicard, dans le secteur, j’ai l’impression de pas y être venu depuis une éternité. C’est tout clair et tout beau, tout propre. Y a du vrai caillebotis par terre, des vrais abris, même des en béton, j’y crois pas. Vivement qu’on soye au repos dans le coin, ça fera un bon moment à passer. On pourrait même tenter une escapade jusqu’à la ville. La petite promenade hygiénique m’a vidé la panse, moi, j’ai une faim de loup, je boufferais un bourrin à moi tout seul, si je pouvais.
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Le rêve

L’homme était dans un grand salon, luxueusement meublé et décoré avec un certain goût, à défaut d’un goût certain. On sentait l’influence Rococo par instants, dans les stucs dorés, les marbres roses, les lourdes tapisseries et les rondes volutes des meubles. Au mur : des tableaux dépassés, dépeignant des scènes de chasse, juraient avec l’ensemble du décor. Un lustre de cristal surchargé de bougies éclairait la pièce, faisait luire les bijoux et la robe de la femme que reflétaient cinq ou six miroirs admirablement disposés ; les fauteuils profonds et accueillants étaient un peu ternis, mais n’en avaient que plus de valeur. Aucun détail n’échappa à l’œil acéré de l’homme en uniforme bleu horizon, aux galons de sous-lieutenant. Un verre à la main, il parcourut de longs instants en silence toute l’étendue de ce salon coquet, posant son regard sur la femme qui souriait et regardait par la fenêtre : la pluie détrempait une voiture couverte, dehors, et faisait s’échapper des chevaux, qui ne cessaient d’encenser, une vapeur grise. La femme, d’une trentaine d’année, fumait pensivement des cigarettes russes, longues et roses, qu’elle portait à sa bouche, avec une lourdeur gourmande des cils et des lèvres. Une puis l’autre, sans arrêt, elles finissaient sous son talon, sur l’épais tapis, à moitié fumées. L’homme acheva son observation et s’assit face à sa compagne, sur un fauteuil recouvert de velours vert bouteille. Elle releva lentement les paupières et plongea son regard dans le sien. Il avait des yeux verts très clairs, encadrant un nez cassé, mais droit. Propre et bien coiffé, il arborait une moustache brune abondante et taillée en crocs, qui lui remontaient vers les joues. Sa bouche n’était jamais fermée et montrait toujours ses dents blanches. Mais le sourire n’éclairait son visage qu’avec parcimonie. En échange, il regarda ses yeux bleus, sous ce front lisse et droit, orné de mèches brunes bouclées. Les cheveux courts, “à la garçonne”, elle avait suivi de près la mode : bottines hautes et guêtres, jupe dégageant les mollets, veste d’officier ouverte sur un large décolleté, mis en valeur par un collier de perles. Un long moment, ils ne dirent rien, plongé dans leur observation mutuelle muette. Puis l’officier termina son verre de cognac, tira une cigarette d’une de ses poches et dit : “Alors, ainsi, c’est vous ? J’avoue que je ne vous imaginais pas comme cela. - Et comment me voyiez-vous, lieutenant ? - Moins jeune, pour commencer. Moins belle, moins séduisante, moins attirante. Pour tout dire : moins désirable. - C’est que votre corps d’homme réclame sa part, après ces mois de privation, j’imagine. Je suis prête à vous offrir un baiser, et davantage, même, si vous vous montrez hardi et agréable. - Je ne sais si je dois en prendre le risque, mademoiselle. Après tout, je n’ignore rien de votre identité et je sais à quoi m’en tenir à votre sujet, après ces mois de privation, comme vous dites. - N’avez-vous pas envie de moi, soldat ? - A vrai dire, non. Je vous hais. - Parce que je vous effraie. - Sans doute, oui. Et quand bien même, je sais trop ce qu’un baiser de vous signifie pour celui qui se laisse prendre à votre jeu. - Je vous pensais joueur, lieutenant. Vous me décevez. Combien de fois vous ai-je appelé, espéré, désiré et frôlé ? N’avez-vous pas senti mon souffle dans votre cou, mon murmure à votre oreille, toutes choses qui font battre le cœur, flageoler les jambes, accélérer la respiration, qui torturent le ventre et piquent le dos ? - Si. Et c’est pour cela que je vous fuis. - Tentative inutile mais méritoire : fuyez-la, elle vous suivra, suivez-la, elle vous fuira, dit-on. Mais moi, je ne fais que suivre, je ne fuis jamais. Allons, venez, lieutenant, nous n’avons que trop tardé. Embrassez-moi ou je le ferai.” L’homme soupire, détourne la tête, parcourant une dernière fois des yeux ce mystérieux décor. Puis il se penche en avant, les lèvres pincées et embrasse sa compagne, qui lui rend son baiser à pleine bouche, le tirant vers elle, agrippant son col d’une main ferme. De l’autre main, elle tire d’un fourreau un sabre d’officier qu’elle lève lentement. Et qu’elle abat avec férocité et plaisir sur la nuque de l’homme. Un instant, elle garde contre ses lèvres celles du mort où perlent quelques gouttes de sang. Il se réveille en hurlant, sur un bat-flanc en fil de fer, contre une paroi de rondins humides et suintants. Il a le souffle court, le corps trempé de sueur et d’eau, les yeux hagards et le cœur affolé. Un homme lui secoue l’épaule énergiquement pour l’arracher à ce cauchemar. Dehors, au-delà de l’escalier qui disparaît sous l’eau, il pleut, au milieu du brouillard ; et des hommes meurent, parmi les balles et les explosions qui démolissent la terre, dont il entend le gémissement ininterrompu et pesant. Celui qui se tient à côté de lui le fait asseoir et crie pour se faire entendre : “Mon vieux, t’es dur à réveiller, toi, quand tu pionces, tu fais pas semblant. Tu d’vais faire un d’ces mauvais rêves, ça f’sait mal à entendre, vrai. - Merci, Lafère, de m’avoir tiré de là. J’ai rêvé que j’étais décapité. - Par qui ? - Par la Mort elle-même, je suppose. Quelle heure est-il ? - Pas loin d’une heure du matin : c’est ton tour d’aller au petit poste rejoindre les guetteurs, mon pauvre Roudoudou. - Ah ? Bon, très bien, je vais y aller, mais laisse-moi cinq minutes, veux-tu. - Impossible, tu devrais déjà y être depuis une demi-heure : Toutouille est allé se coucher et on n’a pas envie que les hommes qui y restent désertent. Bon, je vais être chic. Je vais prendre ton tour, de toute façon, je devais te relever, alors, un peu plus tôt, un peu plus tard, hein ? Puis, tu m’as l’air dans un sale état, repose-toi donc encore trois heures. - Merci, Tonton, t’es un frère.” Tonton sourit, serre la main de son compagnon, coiffe son casque et disparaît dans la nuit bouillante d’explosions. Dix minutes se passent et le lieutenant ne parvient pas à retrouver le sommeil, encore taraudé par l’image de cette femme, si belle et si cruelle, qui jouit de le tuer, quelques instants plus tôt. Il sort une cigarette de sa poche et l’allume difficilement, l’allumette s’éteignant sans arrêt, à cause du vent passant par l’entrée mal close. Il fume ainsi pensivement, écoutant à s’en faire mal, les cris et les ordres à l’extérieur : il n’a pas à sortir, ce n’est pas une attaque, simplement un échange d’artillerie. Au bout de dix minutes, tout se calme et un silence de plomb tombe dans l’abri et sur les tranchées. Un sergent essoufflé plonge dans la cagna et reconnaît le lieutenant Roudoulot. La poitrine déchirée, il met de longs instants à retrouver un rythme normal. Enfin, d’une voix hachée et mal assurée, il dit : “Mon ‘ieut’nant, l’lieut’nant Lafère vient de passer. Il tombait pas grand’chose pourtant sur not’coin, mais un 210 boche est tombé en plein su’le p’tit poste en avant d’la tranchée au moment où il y arrivait. Dix poilus zigouillés ou blessés. Ah, ça fait mal au cœur, tiens, un homme si épatant ! - Et comment est-il mort ? demande l’officier, soudain affolé. - Affreux, un éclat lui a emporté toute la tête. Décapité.”
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In paradisum ?
Janvier 2005, date précise indéterminée : Ce soir, j’ai mangé seul, avec Fauré et mes fantômes. Ecouter l’in paradisum, c’était tout à la fois les conjurer et les inviter. Le riz était pâle, figé et froid comme un cadavre recouvert de sang-tomate. Ou comme quelques vers nécrophages inanimés, de la couleur de ce qu’ils ingurgitent : cette froideur, ce néant. Cet in paradisum qui m’appelait sans que je le voie ; ou que je voyais sans accepter son invitation à être au moins vivant, même rongé par la mémoire. De ces soirs où toute la misère et la laideur du monde et de votre vie vous sautent au visage. De ces soirs, où l’on se tord les yeux et les lèvres en une intense, longue et prégnante grimace de dégoût. De ces soirs où tout est noir et froid. De ces soirs à fumer cigarette sur cigarette, sans envie, juste pour se tapisser l’intérieur de noir, et se faire mal aussi. De ces soirs où passer un pont prend des heures, parce que l’eau vous appelle et il faut s’arracher à sa contemplation, à la fascination qu’elle crée. Il est tard, il fait nuit et froid. Elle n’est qu’un masque, qu’une peau que l’on veut déchirer et pénétrer, avec ses matités et ses reflets. Et plonger et attendre sans se débattre. Et respirer l’ultime fois. Qui n’en est pas une. Qui est le baiser de la Mort. Se laisser emplir par le noir, le froid, la peur. Et mourir. Et les rejoindre. Et vous rejoindre. Eux ? Vous ? Qui ? Qui on veut, qui on hait, qui on aime, qui on est. Mais où ? In paradisum, peut-être. De ces soirs où l’on est comme un homme mort. Insensible et froid, incapable de penser à vous ou vous pensant trop au point de vous oublier, de vous sortir de moi comme une balle amie entrée dans ma peau. Ou alors je suis vide ou alors je suis tellement empli et empli de souffrance, d’une souffrance sans rémission et sans raison, que je ne ressens plus rien. Qu’un vide ou qu’un plein à apparence de vide. Plein à nouveau, de cette musique, qui submerge et rend un sourire perdu. Perdu parcequ’oublié et perdu parcequ’attiré ailleurs, comme un regard se perd sur un nuage ou sur un corps de femme. Ce requiem. Cet in paradisum qui reviendra, comme le soleil et la joie demain, après la couette relevée. Ce requiem. Ce repos. Ah. Reposer. Dans la terre. Y revenir et y rester. Se sentir partir. Sombrer avec délice dans l’extrême oubli. Oublier le monde et les autres. Mais rester dans leur mémoire jusqu’à ce qu’ils nous rejoignent, sans le savoir, de l’autre côté. S’il est un autre côté. S’y croire, en tout cas, et attendre avec plaisir. Comprendre le temps, le saisir et l’être. Le digérer et l’être. Rien. Que le tout. Le repos. Et cette musique. Je ferme les yeux, je souris et je m’endors. De l’autre côté de la fine ligne rouge.
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Lucien
Octobre 2004, date précise indéterminée Lucien T’es né un soir de pluie, sur les pavés de Paris. C’est dans un quartier bien pourri que t’as grandi. C’est dans des rêves, tous jolis, qu’tu t’es inventé plein de folies. C’est dans les bas-fonds de Paris que t’as poussé, fleur sans soucis. Lucien Des mamans au lieu d’une comme tout le monde, Des pleines de thune ou des du monde, Des qui sont aux hunes ou des biens rondes, Des qui rêvent à la lune ou qui dansent en ronde, T’en as eu plein, de ces putes en plume, De cabaret ou sous couette de plume. Lucien T’as grandi dans des girons ouverts, dans des bras couvants Qui t’ont bien, trop bien, couvert, poussin craintif mais aimant. Ils t’ont évité de voir la misère, même quand c’est évident. Ils t’ont évité bien des galères, même en étant dedans. Lucien T’as grandi dans l’indigence et la pauvreté sans que tu le vois. A ta faim, t’as toujours mangé, et quand tu disais « pourquoi ? », Pas un instant, elles n’hésitaient, et d’une même voix, Te posant sur la bouche une main parfumée, elle te disaient « tais-toi ! ». Dans un monde sans hommes ou qui n’étaient que paroles, T’as appris à les détester, tout comme tes mères pas si folles. Lucien Et même s’il existe pas, Dieu sait qu’t’as bien raison De ne les aimer pas : les hommes, c’est trop con. Un beau matin, ils t’ont appris que tu devais aller faire la guerre. Devant ta tête, tes mères ont souri : « on est plus hier, Lucien Puisqu’on t’a aimé, va nous protéger. Va donc voir ce que les Allemands ont dans le ventre, Si à tous prix, oui, ou non, on peut s’entendre, Si au lieu de se casser le nez, on peut essayer d’tout partager. Lucien C’est dans la boue des tranchées qu’tu t’es rendu à l’évidence : On est fous des deux côtés, on court ensemble à la potence. Impossible de se comprendre, même si y’a pas de différences : « Moi, je veux la guerre tendre, qu’on aille au-d’là des apparences. » Lucien Ils sont faits comme nous, et une baïonnette dans le ventre, Ça leur fait comme à nous, ils crèvent en hurlant ou ils rentrent. Un coup de pelle en pleine face, ça découpe comme une antre Dans celui que te fait face qui à la même peur au ventre. Tout ça te tourne dans la tête, te trouble bizarrement, Et t’as envie de faire la fête à ton lieutenant. Lucien Et puis t’as fini par te rebeller, vous avez tué un officier Avec d’autres poilus fatigués, vous avez décidé d’arrêter De faire la guerre pour les planqués, qui, loin des gourbis, loin des boyaux, Restent à les pouces se tourner, pendant qu’les shrapnells vous envoient Là-Haut. Lucien Ça n’a pas duré, vous vous êtes faits prendre, et demain tu s’ras jugé Pour désertion, fuite devant l’ennemi qu’t’as voulu comprendre, insubordination et Rébellion, meurtre d’officier, et tu sais que tu vas crever Et ce sera sans te justifier, dans une parodie de jugement et Ce sera pas la faute des fridolins, mais celle des Français. Tu es allé trop loin, tu vas bientôt payer. Lucien La balle dans ton front est entrée, attaché au poteau, tu as souri A tes copains qui t’regardaient, à tes copains qui t’fusillaient ici. Lucien Ils auraient bien fait comme toi, mais ils aimeraient pas être là, Ils aimeraient que finisse tout ça, mais ils auraient pas fait ça comme ça. Tu es mort à la guerre, Lucien. Tu le sais maint’nant, t’es mort pour rien. Petite fleur des pavés d’la capitale, Pour toi, cruellement, ç’a été la peine capitale.
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red blanket
I was dying on the ground, thousands of arrows in my flesh. Sun was burning me and swallowing my vanishing soul : There was nowhere to shelter, to hide, only a fall. Anyway, I wouldn’t be strong enough to move to a place to be fresh. I felt my blood flying my veins and making my body wet. I was covered by my life, like a gluing red blanket That revealed me to the eyes of sky above my burning head. I was thinking to millions of things in the same time, I felt a thread. I thought to you, my dear and poor lass, I’m going to leave you. If you are worrying, don’t weep your tears I don’t want to share, I’m not forgetting you, your lips, your smooth skin, all of you. If you fear to be alone, forbid me, leave me and dare. Blades and bullets in my dead corpse helped me to remember What I am, what I was and wished, what were my desires, My vows for future, with you. I didn’t expect these fires, I didn’t pray for this end, my prayers threw me in the slaughter. I’m dying, however I’m less frightened that I ever thought. I dreamed dozen times the way I would die before I fought, But this is beyond any expectation, dreams were too weak. Did I already die in a former war ? Tears on former cheeks ? A shiver runs along my back, my breast gets faster, I’m leaving. My heart beats quicker and quicker like a sharp swallow, I’m leaving. Oh, lass, I feel my life escaping my fingers, I’m leaving.
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Paysage
Un tableau. Au centre, un chemin de terre noire caillouté de blanc. Une ligne de fuite livide et sombre à la fois, vers le feu du lointain. Vers l’orage et ses tumultes furieux. Vers les grognements assourdis d’une bête affamée et qui, sans cesse gavée à l’excès, en redemande toujours. La route vers le néant et l’oubli. Un oubli noir et cru comme un gouffre d’éternelle agonie. Il se lèche les doigts et les babines d’avance des bons repas qui s’annoncent. Il a la splendeur d’un enterrement de première classe. Mais celui qu’il offre est au-delà — ou en-deçà — des classes admises. Il happe, déchire, dévore, digère et recrache. Des choses sans formes et sans vie qui étaient des hommes, et qui ne sont plus rien que des morceaux de viande, rien de plus. Seuls des nuances de beige, de gris ou de bleu indiquent l’origine de ces choses au nom perdu, la langue qui frappait leurs dents, le sang qui battait leurs tempes et leur gorge, les pensées qui traversaient ces têtes anonymes. Il les enterre et leur offre, après l’éternité de souffrance, l’éternité de la paix. Ils n’ont qu’à patienter : bientôt, dans un an, dix ans, cent ans, la guerre repartira et oubliera ce champ, cette rivière, ce coin de terre retournée et avilie où ils sont tombés, face contre ciel. La bête s’endormira avec, couchés en son giron macabre et maternel, les hommes qui dorment, disloqués d’avoir dit oui. Et germeront les graines de la paix et du repos : des fleurs au goût de sang, des blés qui fleurent la mort, des ronces à semblance de barbelés végétaux. Et la vie reviendra, malgré tout. Et sur ce chemin de terre, il ne passera plus de camion, de canons, de chevaux d’abattoir, d’hommes bouchers et viande à la fois. Ce chemin de terre noire caillouté de blanc ne mènera, ruban infini, fil rouge gorgé de haine, que vers le coron des enfants perdus et vers la vie qui leur sort du ventre, comme lorsqu’ils sont morts. Ils seront morts deux fois. Ce sera l’allée de leur cimetière sans fin, l’allée de l’hommage à l’inutilité, l’allée du désespoir enfin. A l’arrière-plan, des rougeoiements alternatifs, mais ininterrompus. Si l’un cesse, c’est qu’un autre l’a éteint. Si l’un cesse, c’est qu’un autre prend sa place. Puis disparaît à son tour… Et ainsi de suite. Ils ont des allures de fleurs qui éclosent à la nuit. Des fleurs vénéneuses et délétères qui mangent de la chair humaine à chaque repas. Mais qui le sait ? Qui le dit ? On ne fait que deviner. La guerre est une éternelle devinette, un inextricable et passionnant mystère. Une forêt vierge emplies de ces fleurs de mort et qu’il faut débroussailler pour y voir clair. Des corolles de méduses lumineuses s’en chargent. Elles gravissent l’air en un souffle, se disloquent et s’épanchent. Elles se répandent en gibbosités sur la terre qui pleure. Elles se mêlent aux fracas, aux odeurs, aux lueurs et pâlissent les faces contractées. Elles révèlent le champ, semé de ronces de fer, de souches métalliques, de viande rouge. Elles en expriment le suc, la brutalité latente et inhérente. Elles se confondent, s’emmêlent en une constellation confuse d’étoiles factices. Elles annoncent la mort parce qu’elles la révèlent et parce qu’elles révèlent la vie. Elles appellent de leurs vœux et l’espoir et la peur et la mort. L’espoir de survivre, la peur de mourir et la mort pour ceux d’en face. Et les fleurs rouges ouvrent leurs pétales de feu, aiguisent leurs pistils, essaiment leurs gamètes à tous vents. Elles ravitaillent la terre et la faucheuse en chair fraîche, qu’elles enfoncent dans les trous qu’elles préparent. Passons au reste du décor. A droite, les restes d’une batterie de canon de .75 étalent leurs tubulures noircies, en une vaste exhibition phallique et obscène. De cette batterie accablée, seul un canon subsiste : les trois autres, sexes arrachés, sont brisés, roues écartelées. L’un tente encore, ridiculement, de s’ériger vers le ciel ; un second s’extraie à grande peine d’un amas de terre marbré de chairs et de tissus blancs teinté de rouge ; le dernier s’est enfoncé, pitoyable, dans les profondeurs insondables d’un grand trou informe qui l’a avalé et dissous, et dresse sa verge d’acier comme un appel au secours. Le dernier est immobile, sage comme un chien qu’on a grondé. Il a la gueule dirigée vers les fleurs rougeoyantes du lointain. Il surveille, guette, sait que son heure viendra, lorsqu’on le nourrira, lorsque ses semblables reviendront à ses côtés, et qu’ils pourront de concert cracher sur l’horizon. Il attend, patient, veilleur vigilant qui reflète sur sa peau la lueur de l’orage et de la lune. A ses côtés, des hommes dorment, les yeux et le ventre grand ouverts d’avoir nourri le monstre. De l’autre côté du chemin, à gauche. Des hommes. Certains sont — ou ont été — bleus, d’autres beiges, les derniers gris. Eux aussi dorment, épuisés, par le combat. La mort les a déjà saisis, sans qu’ils s’en doutent, peut-être. Ils vont mourir. Certains se jurent le contraire, s’y accrochent désespérément, tiendront jusqu’à l’évidence. En réalité, ils ont beau lutter, ils sont déjà morts. Tous, ainsi mêlés dans le sommeil, l’épuisement et la souffrance, tous ne sont déjà plus des hommes — men, Männer —, ils ressemblent déjà à des cadavres. Si, dans la masse confuse, on pouvait distinguer les visages et les regards, on ne verrait que la peur et la marque de la faucheuse. Traits tirés, pâles malgré la crasse, les yeux exorbités, la peau contractée de mille rides. Mais ces hommes dorment, mélangés sans préjudices de couleur d’uniformes. Mille Purcell, mille Mendelssohn et mille Debussy s’endorment pêle-mêle, bercés par la mélodie des explosions. Mille Turner avides de brume, mille Monet assoiffés de couleurs et mille Klimt affamés de beauté s’endorment pêle-mêle, les yeux emplis d’horreur. Mille Stevenson n’auront pas de mots, mille Göthe resteront sans voix, mille Hugo n’abaisseront pas leur plume devant l’ampleur du spectacle. Et ils restent ainsi, à dormir, veillés par la guerre. Certains ne se réveilleront pas, d’autres devront ouvrir les yeux et repartir, la peur au ventre, parce qu’il n’y a pas le choix. Voilà le tableau que je vois.
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night
even not in winter, cold is the night. struggle against her, an idle fight. late is the hour. time has begun to run on the moor and laugh, throat : broken. kiss the whisperin’ wind, embrace darkness, use your wings and taste your weakness. cold is the night. shelter, shiver, shoulders. be dying, she might. but ever a loving lover. late is the hour and she is there for three steps, then four, for a dance, a laughter. let’s reach our graveyard. let’s be eaten by the snow. let’s die without sorrow. let’s leave with a good guard.
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